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INTERVENTIONS - Albert Nguyên

ESPACE CLINIQUE MONTPELLIER MEDITERRANEE – 13.03.2009


                                                Présentation de l’affect.

                                                                                                                Albert Nguyên.



J’avais pris pour titre : « Présentation de l’affect » mais à dire vrai, je voudrais le modifier ce titre et lui préférer celui-ci : « Présentification de l’affect » qui indique de manière beaucoup plus précise qu’il ne s’agit pas de présenter l’affect comme cela se fait dans les bonnes revues, mais qu’il s’agit d’identifier l’affect dans sa présentification et non pas d’en dérouler et classifier la série. Présentifier l’affect, l’identifier lui confère la dimension analytique requise : c’est présentifier, rendre présent l’affect comme on dit présentifier l’objet a ou présentifier le non-rapport sexuel, autrement dit y adjoindre à la présentation une dimension de Réel que seule l’expérience analytique atteint.

Donc, je ne vous présenterai pas la liste de tous les affects rencontrés dans la clinique mais je vous parlerai surtout de l’affect fondamental, à partir duquel je restreindrai la série à ceux que Lacan développe dans le Séminaire XVII (où d’ailleurs il nomme l’angoisse comme affect fondamental) et dans sa Télévision. Et, je terminerai avec l’affect de fin d’analyse qui fait un sort à ce qui résulte de l’exil du sujet quant au sexe.

L’affect fondamental : ce fondamental nous évoque bien sûr le fantasme fondamental, le symptôme fondamental, les quatre concepts fondamentaux. Chaque fois que Lacan utilise ce qualificatif de fondamental, qu’est-ce que cela implique ?

Au minimum le trajet de la cure, et cela implique qu’on se reporte plutôt au résultat de la cure qu’à son départ, ce qui n’exclut pas que l’affect d’angoisse soit là dès l’entrée et même souvent la cause de la demande.

Puisque j’évoquais le sujet et son exil, je peux de suite indiquer que son caractère principal, du fait qu’il est sujet parlant, c’est d’être affecté ; le sujet se trouve affecté de l’effet de langage, ce pourquoi on dit qu’ il en pâtit :

A partir du discours psychanalytique, « d’affect, il n’y en a qu’un, à savoir, le produit de la prise de l’être parlant dans un discours, en tant que ce discours le détermine comme objet ».1

En pâtir, qui n’a rien à faire avec l’empathie, signifie en souffrir, en faire les frais, et en faire les frais. L’appellation de parlêtre qui est un autre nom du sujet, nom qui a le mérite d’impliquer l’inconscient traduit ceci : c’est dans son corps que le sujet souffre. Lacan a fini par préférer ce nom de parlêtre à celui d’inconscient, mais vous remarquerez qu’il ne l’a fait qu’après un long parcours d’enseignement au cours duquel il a mis en place la logique du signifiant et inventé l’objet lacanien proprement dit, que nous appelons « petit a » . Mais non content d’avoir mis au point par là le sujet et l’objet, c’est après un abord tout à fait novateur de la sexuation et celui de la présentation topologique des conséquences de la dite sexuation qu’il a avancé ce terme de parlêtre. Le terme condense la parole et l’être, avec l’avantage de faire valoir ce qui du corps est intéressé, est pris dans le fait de parler.

Nous partons donc de ce point : l’entrée dans le langage affecte le parlêtre, c’est le langage, et plus exactement la langue dont le langage s’extrait, qui sont actifs. Le sujet lui, subit, d’où on peut dire qu’il est affecté, et que l’inconscient participe de cette affection, ou de cette affectation au statut de sujet. Le sujet est un assujetti.

Affecté, le parlêtre l’est, et de bien des façons. Affecté par le signifiant et dans la psychose jusqu’à en être envahi, infecté, avec la discordance qui est de règle, de l’anesthésie au corps éclaté, morcelé, dont il souffre mais aussi bien crainte d’éclatement ou douleur hypocondriaque. Du signifiant, il en pâtit, et pâtir est quelque chose de pas très agréable, ça vous affecte.

Autrement dit, l’affect, le sujet ne le choisit pas, il lui vient du dehors. Chacun n’est pas affecté de la même façon et c’est à ce niveau qu’interviennent ensemble l’Inconscient et le rapport que le sujet entretient avec la langue et le langage. C’est précisément en tant que le langage s’édifie en réponse au vrai traumatisme, vrai traumatisme pour le sujet que constitue cette rencontre avec lalangue. Je dis juste un mot du trauma en passant : vous savez qu’il est double (cf le texte Position de l’inconscient in Ecrits), d’une part il tient au statut de vivant et à la perte qui accompagne cette entrée dans la vie, et d’autre part il tient au sexe, autrement dit au fait que le sujet parle mais qu’il parle à partir de l’Autre, d’abord maternel, qui lui « refile » la langue. Et, comme je vous l’ai indiqué avec la citation du Séminaire XVII de cette rencontre avec la langue résulte l’affect fondamental.

Ensuite toute une série d’affects vont venir ponctuer les rencontres et les évènements de sa vie, les évènements de sa vie, les joyeux comme les plus tristes, plaisir et déplaisir, mais à cette réserve près que pour qu’il y ait évènement il faut que le signifiant soit impliqué, puisqu’il n’y a de faits que de discours.

Vous allez me dire, « Oui d’accord, mais il y a les évènements de corps ! ». Eh bien justement, c’est dans la mesure où le corps suppose – pour que le sujet l’ait (avoir) – que la cisaille du langage l’ait préalablement découpé avec la perte de jouissance qui s’ensuit qu’on peut dire « le corps ». Hors langage il n’y a pas à proprement parler de corps (cf les autistes, les schizophrènes ou la négation d’organe mélancolique), c’est le langage qui vous décerne un corps.

Dans la tradition, les affects sont logés entre corps et âme, mais la psychanalyse ne participe pas de cette tradition et elle articule, avec Lacan tout au moins, les affects au discours, en quelque sorte elle produit des effets d’affect. Si on s’en tient aux quatre discours, on pourrait en effet dire que le discours hystérique est infecté de toutes sortes d’affects qui vont de l’anesthésie apparente, la belle indifférence à la furie hystérique, le discours infatué du maître ne va pas sans une certaine béatitude, le discours universitaire n’est exempt ni d’infatuation ni de cynisme, et le discours analytique lui se signale de ne pas participer aux affects du sujet mais de faire valoir le désir, accompagné d’un affect dont je parlerai à la fin de mon intervention.

« Télévision » et l’affect.

Dans sa Télévision, c’est par le corps que Lacan aborde la question de l’affect2, et d’abord pour répondre à l’accusation de négligence qui lui est régulièrement faite au sujet du corps :

« Qu’on me réponde seulement sur ce point : un affect, ça regarde-t-il le corps ? »

Concernant la cause de l’affect attribuée classiquement à l’âme, Lacan corrige : ce n’est pas de l’âme mais de la pensée que vient la décharge d’affect. Et là, on entre dans le discours, parce que la pensée, elle peut se dire, s’articuler en discours.

L’inconscient, ce sont des Gedanken, des pensées, dixit Freud, et Lacan de lier alors l’affect et l’inconscient, en reprenant l’essentiel de ce que Freud en a avancé :


« L’inconscient structuré comme un langage permet de vérifier plus sûrement l’affect »3, bien davantage qu’un « meilleur arrangement » qui résulterait d’un « remue-ménage » pour rester dans les termes employés par Lacan : il n’y a pas d’adéquation de l’affect et de la chose, pas plus que du mot et de la chose.

Il y a d’autant moins d’adéquation que l’affect rencontré est un affect déplacé, autrement dit que du fait de la chaîne signifiante il est entré dans le registre de la métonymie. L’affect, tel que nous le rencontrons dans la cure est un affect déplacé, déplacé car il n’y a pas de refoulement de l’affect, ce qui est refoulé c’est la représentation.

Ceci veut dire que l’affect corporel n’a pas d’autre sens que le déplacement dans le corps, que l’effet dans le corps de la décharge de la pensée, du fait du refoulement, par la représentation, autrement dit par la métaphore. Je rappelle ici que le symptôme de corps de l’hystérique, Lacan l’a d’abord proposé comme métaphore, comme message à déchiffrer pour lever le refoulement, avant d’en proposer la fonction de jouissance, et souvenons nous aussi de l’articulation freudienne du symptôme obsessionnel qui est paradigmatique du clivage, de la coupure entre la représentation et l’affect. C’est cette déconnexion entre la représentation et l’affect qui maintient le refoulement en place, et laisse l’obsédé à distance de ce que son inconscient articule pourtant.

Donc, métonymie et métaphore, d’où la référence que fait Lacan à la lettre 52 de Freud : condensation et déplacement, modalités de l’affect, modalités de cheminement, modalités de l’effet d’affect.

Ce qui nous intéresse, c’est évidemment la doctrine de Lacan sur l’affect, car il y en a une, et contrairement aux allégations de ses contradicteurs, on pourrait dire que la préoccupation de Lacan quant à l’affect est constante.

Dans sa Télévision il développe cette doctrine des pages 37 à 41. Pour cette session sur « Lesdits déprimés », ça vaut la peine de lui emboîter le pas. Il commence avec le rappel de son Séminaire sur l’angoisse, au cours duquel il a passé l’année à parler, à examiner cet affect particulier, affect qui ne trompe pas. On peut se demander d’ailleurs si, d’être liés au langage, les affects ne trompent pas la plupart du temps, et cela conduit à s’interroger sur des affects qui ne seraient pas liés au langage…..mais à lalangue (à A ou à A-barré).

Cet affect certain, l’angoisse, faut-il aller jusqu’à le dire constant dans l’analyse ? On peut répondre par l’affirmative puisque Lacan termine son Séminaire X en la corrélant au désir de l’analyste. Le désir de l’analyste peut faire garantie à l’angoisse mais à la condition expresse suivante :

« Il convient que l’analyste soit celui qui ait pu, si peu que ce soit, par quelque biais, par quelque bord, assez faire rentrer son désir dans ce a irréductible pour offrir à la question du concept de l’angoisse une garantie réelle. »4

La réitération des précautions oratoires, à mon avis, indique à la fois l’importance pour l’analyste de situer correctement la cause mais accentue aussi la nécessité d’une telle opération.

Autrement dit, la cure c’est l’angoisse garantie à sa fin.

Donc, l’affect par excellence, l’angoisse. Lacan ne prend pas ses références chez des auteurs secondaires puisqu’il prend Saint Thomas qui a présenté les affects comme « résection des passions de l’âme »5 et à partir de ce dernier il boucle la boucle avec ce qu’il a dit dans les deux pages précédentes, nous donnant ce que nous pouvons considérer comme la définition lacanienne de l’affect : il faut en passer par le corps, or ce corps, Lacan insiste, « je le dis n’être affecté que par la structure » non sans ajouter « ce qui dans cet effet prévaut de l’inconscient »6

Lacan reprend là ce qu’il a développé dans les trois chapitres qu’il consacre à l’affect dans le Séminaire XVII, je vais y revenir.

Donc l’affect s’aborde à partir de l’effet de la structure dans le corps.

Et Lacan va déployer là une série souvent commentée d’affects, série qui me semble indiquer que si l’angoisse est bien l’affect central, fondamental, ou plutôt si l’affect d’angoisse est bien l’effet de ce qui fait trou dans la structure avec la mise au point de l’objet a comme réel, le sériel et le sérieux dont il qualifie cette série signifie que la constellation d’affects qu’il déploie dans la suite gravite autour de ce centre que constitue l’angoisse.

Vous savez qu’en première position il situe la tristesse, terme retenu à la place de la dépression de notre monde pressé.

Je fais là une petite remarque en passant : si la dépression témoigne d’un refus, d’une révolte, d’une résistance du sujet à la pression qui est la modalité à laquelle il est soumis pour produire davantage, avec une promesse de plaisir qu’il trouvera peut-être enfin à l’Université du temps libre, cette dite-dépression comme résultat des pressions multiples qu’il subit est la preuve renouvelée de ce que le sujet, quels que soient ses idéaux est rattrapé par la structure et les symptômes dits dépressifs viennent là contrer les pressions pour les ramener à leur plus bas niveau avec la conséquence libidinale qui s’ensuit : aboulie, apragmatisme, anhédonie et phobies diverses.

Avec la tristesse qui en constitue le symptôme central, qu’on l’appelle perte de l’élan vital, perte du goût de vivre ou autre, ce que Lacan pointe, c’est la dimension de douleur. C’est douleur, douleur d’exister dans la mélancolie mais pas seulement dans la mélancolie, et Lacan la rapporte à une faute, faute morale ( faute pensée) dont la mélancolie fait paradigme. Cette faute morale qui« ne se situe en dernier ressort que de la pensée », veut dire que si la tristesse a bien son siège dans le corps c’est en tant, comme je l’ai dit, que le corps est le lieu de l’effet de la structure.

Lacan donne à la tristesse sa valeur éthique, là où d’autres font du marchandising avec la dépression.

La tristesse est l’affect de la faute éthique dont nous savons depuis le Séminaire VII qu’elle témoigne d’une reculade du sujet sur le désir, et que cette lâcheté, ce point sur lequel le sujet a lâché, avec la honte et la culpabilité qui l’accompagnent cliniquement souvent, met à jour quelque chose de l’inconscient, quelque chose qui a à voir avec le Dire, avec le Bien-Dire. Bien-Dire n’a pas d’autre sens que s’en tenir à la structure et au trou qui la fonde, pas d’autre sens que celui de ne pas méconnaître ce trou où le Réel va se loger. Bien-dire c’est lever la méprise au sujet de l’inconscient et de la structure, Bien-dire cela veut dire A-barré, que l’Autre se barre pour que le sujet puisse prendre la barre sur lui : $­­­­­­­­­­­, c’est cela la structure, s’truc-dur comme Lacan a pu y équivoquer.

La méconnaissance de ce fait de structure et de l’inconscient seraient-elles sans effet ?

Lacan là martèle ce qui peut servir de boussole aux analystes, précisément parce qu’il distingue voie névrotique et voie psychotique : cette lâcheté n’est autre que rejet de l’inconscient – et quand Lacan dit rejet il dit forclusion – d’où la phrase suivante qui est d’une très grande pertinence clinique :

« pour peu que cette lâcheté…. d’être rejet de l’inconscient….aille à la psychose… »7

Arrêtons nous un instant : si cette lâcheté est rejet, alors psychose, mais toute lâcheté, l’obsédé en sait quelque chose n’est pas rejet, le déni de la castration, le refus de la sexualité, le refus du choix aussi bien comportent leur pesant de lâcheté sur le versant névrotique. Dans le cas du rejet : psychose, mais Lacan est très précis : il ne se réfère pas à la mélancolie trop souvent corrélée au suicide, même si la menace ou le passage à l’acte y sont en effet présents, mais à la manie, à l’excitation maniaque avec l’affect d’élation qui l’accompagne qu’il réfère : « l’excitation maniaque, « par quoi ce retour », le retour dans le réel de ce qui a été forclos, « se fait mortel ».

Je voudrais juste dire qu’il n’est pas ordinaire de présenter les choses sous cet angle, mais c’est cliniquement impeccable : le maniaque est celui qui se consume, d’avoir échappé au lestage par l’objet a, il se consume, s’épuise et se tue, là où le mélancolique n’arrive pas à mourir mais doit rester en vie pour souffrir éternellement la faute imaginaire qu’il a commise et qui le mène à sa ruine coupable, jusqu’au moment où il réalise la structure en passant par le trou impossible à vivre : c’est au moment où la balance infernale entre le vivre et le mourir s’immobilise que son corps se projette dans le vide impossible à supporter, théâtralisation dérisoire et pourtant mortelle de l’opération même du langage qui met en place la structure. Le sujet mélancolique se tue de s’identifier au déchet qui résulte de la mise en place de la dite structure.

A la tristesse, et contrairement à la faute, répond un affect vertueux, proche de l’enthousiasme, le gay-sçavoir, orthographié comme il faut. Un affect vertueux, surprenant non, au regard du précédent qui lui ne le serait pas (faut-il en déduire que la tristesse est un vice et le gay-savoir une vertu ?)

D’abord la vertu ne protège pas du péché, et deuxièmement la vertu ne renvoie pas au sens dont elle n’est pas prisonnière. Au contraire Lacan nous la présente comme « rasant le sens » avec un effet de surgissement du non-sens.

Il est vertu dans la mesure où sa production requiert un certain courage pour qu’il puisse être admis par le sujet, et d’autre part ce savoir présente cette vertu de ne pas être un savoir bouclé, achevé.

Je passe sur le bonheur, la morosité que nous connaissons trop bien dans la clinique quotidienne, l’ennui, les émotions diverses qui ont fait parler deux auteurs d’un livre récent d’émocratie comme idéologie, la colère, le dégoût, l’envie, l’amour et la liste n’est pas exhaustive.

Je voudrais plutôt m’arrêter à ce qui a conduit Lacan à parler d’affect fondamental, et mettre l’accent sur quelques affects de la même eau : la haine, la honte, le désespoir.

Le « seul affect » du Séminaire XVII.

J’ai pris l’option de ne pas développer tout ce que Lacan amène dans son Séminaire sur l’angoisse sinon cette pointe : l’objet antécède le sujet8. Je prends ce point parce que précisément dans la suite du Séminaire Lacan va accentuer cet ordonnancement en rajoutant que le moment de mise en fonction de l’angoisse précède la cession de l’objet9. L’angoisse est liée au fait que je ne sais pas quel objet je suis pour le désir de l’Autre10.La dépression aussi est liée à cet évitement du désir de l’Autre.

Dans le Séminaire XVII, notamment dans le chapitre intitulé « Les sillons de l’aléthosphère », Lacan met en place la cause de l’affect : le discours cause l’affect en tant que précisément l’objet est le produit de l’inscription du sujet dans le discours, mais ce qu’il démontre dans ce passage c’est que l’effet est en même temps la cause : ce n’est que rétroactivement que le sujet s’aperçoit que la cause le précède. Je vous renvoie pour la démonstration aux pages 182-183 du séminaire où Lacan prenant appui sur la série de Fibonacci fait valoir ce qui se passe avec le discours, à savoir qu’au Un du trait unaire qui se répète ( c’est le Un de la langue qui affecte), il faut ajouter ce reste qu’est l’objet a. Le premier effet de langage c’est l’affect comme cause pensée. Nous pouvons de là inférer la série suivante :

S1 → affect (angoisse) → cause (pensée) →effet de manque à être : sujet.

Voilà pourquoi Lacan a pu dire que l’angoisse est l’affect fondamental parce qu’en effet l’angoisse permet la mise à jour de la cause du désir et cette mise en place distingue la dimension de réel que comporte tout discours : l’angoisse est affect du Réel.

J’ai annoncé que je parlerai de l’angoisse et d’affects « de la même eau ». Je commence avec la honte, que dans le même Séminaire Lacan rapporte également au S1. La honte n’est pas une notion facile à situer, en tout état de cause pour Lacan elle est primordiale, et il ne s’agit donc pas de ce sentiment de honte que le sujet supporte d’ailleurs très bien et qui lui sert la plupart du temps à se dédouaner de la lâcheté ou de la faute, il s’agit de la honte de vivre, que Lacan articule comme l’affect à référer « au trou d’où jaillit le signifiant-Maître »11, le S1. Rapportée au vivre ou au mourir, la honte reste de toute façon teintée d’impossibilité (on ne sait pas plus ce qu’est vivre que ce qu’est mourir), et c’est en cela qu’elle charrie toujours quelque Réel.

Je dis un mot de la haine : haine de l’autre, haine de soi, elle est première au regard de l’amour, Freud l’a repérée et mise à sa place dans le Malaise à propos du dualisme pulsionnel, et Lacan avec son « hainamoration » de transfert a su indiquer qu’à l’extrême de l’amour c’est bien la haine en tant qu’elle vise l’être de l’autre qui surgit (j’ajoute : mais l’expérience de la cure délivre un savoir là-dessus qui peut limiter l’expression de cette haine).

Les affects du sujet que l’analyse éprouve le plus de difficultés à mettre à jour, ont à voir avec cette intrusion obligée de l’Autre dans le champ du sujet qui provoque son rejet : de ne pas savoir quel objet je suis dans le désir de l’Autre implique que je le soupçonne de vouloir jouir à mes dépens.

Les affects primordiaux reflètent cette douleur du sujet face à l’Autre dont il dépend pourtant : ainsi pour l’angoisse, la haine et la honte. Le problème que rencontre l’analyse c’est que la pente naturelle du sujet face à ces affects sera la culpabilité inconsciente et ce que Freud y a accolé à savoir le masochisme, qu’il soit moral ou érogène. Ce masochisme, Lacan l’a épinglé de suprême : le masochisme c’est le suprême de la jouissance, et c’est pourquoi il reste l’obstacle principal de la fin de la cure.

Plutôt le masochisme que le désespoir pourrait-on dire. Le désespoir n’est pas le contraire de l’espoir, le désespoir a à voir avec le Réel : le clivage du sujet, sa division, sont irrémédiables. Comme me le disait récemment une analysante : « Le sujet ne guérit pas de la vie, il y a un moment où il s’y risque ou non ».

L’opération langagière scelle l’impossibilité dans laquelle le sujet se trouve de rejoindre son être, mais au-delà, et c’est la portée de l’opération analytique menée à son terme, elle met à jour le statut de solitude dans laquelle le sujet devra vivre, une fois qu’il aura aperçu que cet Autre auquel il impute son tourment n’est que tigre de papier, inexistant. Le désespoir est de structure non pas tant parce qu’il fait souffrir le sujet mais parce qu’il l’institue et le divise. L’analyse permet au sujet d’en savoir un bout sur cette solitude et il est clair que la difficulté à se séparer de son analyste peut témoigner de ce recul du sujet quant au savoir comment y faire avec la solitude.

On voit comment cette réflexion sur l’affect, cette présentification de l’affect en définitive se ramène aux modalités de traitement par le sujet de sa rencontre avec le Réel, et comment la vraie question réside au-delà du phallus, au-delà de l’Autre, dans les possibilités qu’offre pourtant le symbolique de traiter le Réel, et je crois qu’il n’y a pas de possibilité de prendre en compte le Réel autrement que par l’assomption du manque.

L’affect de fin d’analyse.

La fin de l’analyse n’est pas un long fleuve tranquille, et elle ne conduit pas au bonheur de « la petite maison dans la prairie ».

D’où vient l’affect maniaco-dépressif que Lacan met en avant dans son texte « L’Etourdit », affect qui est de règle lorsque la fin se profile ?

Il faut bien prendre la mesure de cette balance de l’objet a qui penche tantôt vers la dépression qui sanctionne la chute des idéaux et des identifications, l’affaiblissement donc du Moi que l’analyse a rendu moins fort, moins opérant, moins homéostatique, tantôt vers la manie lorsque l’ébranlement du fantasme, sa déconstruction laisse le sujet en proie au délestage de l’objet qui chute : c’est sur ce point que l’acte de l’analyste s’avère crucial, faudrait-il dire obligatoire, car il reste pour l’analysant encore – et on l’oublie souvent dans notre milieu – le recours. Et c’est là que l’indication que Lacan donne à la fin du Séminaire X et qu’il reprend pour clore le XI prend toute sa portée : l’analyste a à supporter, puisqu’il a été celui qui a fait semblant de l’objet, que celui-ci vienne à choir, si je puis dire, pour de « vrai », le laissant dans cette chute sur l’aire du des-être, pour laisser la « mise à plat du phallus »12, autre façon d’épingler la castration, faire son œuvre.

En clair, l’affect maniaco-dépressif qui se présentifie en fin de cure et qui va avec la chute de l’identification, à mon sens barre encore le surgissement de l’angoisse comme affect fondamental et lorsque l’angoisse surgit, c’est là que la façon dont l’analyste a su suffisamment faire rentrer son désir dans ce a entre en ligne de compte. Comme pur produit de discours – il s’agit du discours analytique – l’analyste identifié à l’objet a va s’effacer, mais toute la question à laquelle il n’y a de réponse qu’au Un par Un, est de savoir à quel moment cet effacement et le vide qu’il va découvrir peut être « Hâcté » par l’analyste. En tout état de cause le texte de Lacan semble indiquer que ce n’est qu’au moment où l’affect d’abord maniaque, puis dépressif cesse, ce pourquoi il peut parler d’achèvement du deuil, que l’intervention de l’analyste se situe.

Est-ce que cela signifie que la fin de l’analyse s’accompagne d’une extinction des affects ? Si on suit le développement de Lacan dans sa Note Italienne force est de conclure par la négative : l’enthousiasme et la satisfaction de fin de cure au contraire signalent la juste position que prend alors l’analysant devenu analyste face au savoir. En effet ce n’est pas enthousiasme béat mais enthousiasme qui vise le savoir, qui va permettre d’agrandir les ressources du savoir, savoir analytique s’entend.

Pour conclure

J’espère avoir fait saisir que pour parler d’affect il est impossible de ne pas en passer par l’intervention de la langue et sa conséquence dans la production du sujet : l’objet a.

D’autre part, la mise au point des discours par Lacan permet de saisir la cause de l’affect, qui est affect de discours. Du mode d’entrée du sujet dans le langage dépend strictement la production des affects qui bien souvent vont venir au premier plan dans sa vie.

L’intervention de la psychanalyse réside dans la réduction des différents affects pour amener le sujet à cette confrontation première, à cette première fois où il se trouve en position de s’y assujettir, se trouve confronté au signifiant Maître : alors l’affect fondamental, l’angoisse peut trouver sa place garantie dans la cure, laquelle dépend du désir de l’analyste autrement dit de la manière selon laquelle l’impossible à dire a pu être cerné.

Et cela ne va pas sans cette participation du corps en tant qu’il est le lieu même de la pulsion en exercice. La pulsion n’est pas indicible, ne relève pas de l’infraverbal, c’est là confirmation du fait que ce qui se présente comme affect résulte de l’inscription dans un discours dont l’impossibilité écrit le Réel du sexe.
Trois temps de l’enseignement de Lacan sont à retenir concernant l’affect :

- 1/. Le temps des Séminaires VI et X. : le temps de (A).

- 2/. Le temps des Séminaires XVII, XX, XXIII : où se pose la question de la production de l’objet a comme réel, l’exil du sujet et son réglage sur les signes de l’Autre radicalement Autre qui sont affects : le temps de A-barré, et celle dans le Sinthome de l’identification supplétive que nécessite précisément l’absence d’affect chez un sujet, absence qui indique l’insuffisance dont témoigne le corps en l’occasion (c’est le cas de Joyce).

- 3/. Le temps de l’Etourdit avec l’affect de fin d’analyse : le temps de l’objet comme cause.


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1-   Lacan J. Le séminaire, Livre XVII L’envers de la psychanalyse, Ed. Seuil Coll Le champ Freudien, Paris 1991, 176
2-   J. Lacan, Télévision, Editions du Seuil, Coll Le champ Freudien, Paris 1973, Page 37.
3-   Ibid, page 37.
4-   Lacan J. Le séminaire, Livre X. Inédit. Leçon du 26 juin, 1963.
5-   J. Lacan, Télévision, Editions du Seuil, Coll Le champ Freudien, Paris 1973, Page 39
6-   Ibid, page 39
7-   Ibid, page 39
8-   Lacan J. Le séminaire, Livre X. Inédit. Leçon du 26 juin, 1963.
9-   Ibid, Leçon du 3 Juillet 1963.
10- Ibid, Leçon du 3 Juillet 1963.
11- Lacan J. Le séminaire, Livre XVII L’envers de la psychanalyse, Ed. Seuil Coll Le champ Freudien, Paris 1991,page 218.
12- Lacan J. Autres Ecrits, Editions du Seuil, Coll Le champ Freudien, page 487.








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