// - PLAT DU JOUR - L'instance du hmmmm.
PLAT DU JOUR - L'instance du hmmmm.
28-11-09
L'instance du hummmm

Je pense au suicide, comme ça... C‘est qu’un commentaire de Lacan dans son ourdrome me mit la puce à l’oreille…J’y pense comme ça, dans l’abstrait….

-……………………………………!

Mais si mais si, lui répondis-je, car j’aime couper un silence. Figurez-vous que tous ceux que j’admire sont presque sans exception des suicidés, que l’accident de bagnole de Camus serait suicide…quoi sinon,  insouciance ? Je pense aussi à Socrate, dont Lacan met la mort  en exergue. Vous pouvez me rétorquer que la mort de Socrate était une peine à mort par lui-même exécutée, ce qui n’est pas pareil. Mais non, un suicidé en ce que le sens de sa vie l'y amena. Pareil pour Jésus. Pareil pour Freud.

Enfin, qu’assumer la mort est assumer la vie.

Malgré les apparences, malgré tout ce qui est dit à ce propos, ce n’est pas l’illusion d’un avenir qui arrangerait l’affaire ou servirait même de palliative.

-hummmm.


Ainsi s’en vont les hommes qui décidément ont bien du mal à faire tout ce qu’on exige d’eux : le papillon pendant la jeunesse et l’asticot pour en finir.


Oui…pas d’avenir sinon dans la vie d’asticot, pas de ciel ou d’enfer, c’est clair. Par contre, la résurrection, celle chère à Socrate, celle des avatars aussi… celle qui parle d’un truc impersonnel, d'une essence qui semble imbiber le vivant, des papillons aux mouches et à nous en passant, derniers venus.

Alors, je vous répète qu’il faut me prendre dans l’abstrait, dans l’impersonnel et même comme badinage. Si je pense au suicide c’est que je pense à la vie, là oui, la mienne, pense à mon corps, là oui, le mien, qui depuis presque trente années n’a pas vue de médecin sinon pour se faire vacciner, corps que je réconforte depuis plus de soixante années d’un excès de tabac et d'une mesure d’alcool, corps qui  commence à marquer le pas…

Or je veux vivre le corps et non que le corps me vive.

-humm.

Enfin, peut-être bien que je parle de moi, vous avez raison. D’ailleurs, un Brassens résume  ceci parfaitement quand il parle de mourir pour une idée, d’accord:

Mais d’une mort lente.

Et Lacan,  il parle bien à propos du suicide…justement parce qu’l parle bien de vivre…

Enfin, que j’ai pigé que vivre est suicidaire.

Le dernier plaisir serait de choisir. Or nous n’y sommes maîtres, car là aussi il y a l’injonction de vivre.

-Oui, mais d’une vie courte ?

-Non, aussi longue que nous la vivons. Avez-vous pigé la volonté de vivre de Freud, et sa décision de ne plus souffrir quand il demanda à son médecin personnel, Max Schur : vous souvenez vous de votre promesse de m’aider le moment venu ? Ceci n’a plus de sens.

Schur se souvient et honora sa promesse. Il lui injecta la morphine ; d’abord pour l’endormir, et puis, le lendemain pour l'enmourir.

Le livre de Schur ( ?) recèle des trésors, et non pas enlettrés là où vous vous y attendez. Et par exemple, et mine de rien, sur la personnalité d’E.Jones – ce dont je m'en doutais déjà, il faut dire- ou sur les problèmes de traduction que présentait Freud, qui parfois  forçait la langue à la langue, qui,  nous dit Schur, composait des mots en accouplant des vocables parfois antagonistes…Enfin, que nous nous apercevons que Lacan suit Freud, qu’il développa et apprivoisa ce trait…

Or je suis las de parler de la Troisième. Et ne vous préoccupez pas de chercher où dans la Troisième dit Lacan des choses pareilles.

Par oreille ? Les psychorigides sont incapables d’ouïr pareillement.

Tacatac, c’est réglé. Ou tout au moins pas réglé, mais avec compassion. Tout est relatif. Vérité, symptôme, cause, effet… tout tout tout est subjectif, voyons. L’important pour le psy qui ne semble croire qu’à l’absolu de sa persuasion, c’est de vous faire marcher droit dans l’ivresse de la vie.

Ah ce fourbe arrangement avec la Réalité qui s’en réduit à marcher au pas !  Je veux dire que le Maître est là, c’est un fait, que toute raison lui est bonne, c’est un fait aussi… mais quand même..!

Aux USA ils ont compris le coup, et dès l’âge de trois ans les petits sont testés, calibrés, tableau clinique complet,  la dernière molécule miracle trouvée et prescrite, si besoin il est.  Enfin, a better life through chemestry. C’est inhumain et pire, banal. Cela va de soi que le psychologue institutionnel y  participe volontier, qu’il croit dur comme fer en ce brave new world.

C’est scientifique, voyons.

Et puisque le miracle informatique et la communication globalisée et instantanée existe, de telles méthodes arrivent ici au galop. Vous auriez pourtant tort de voir  chez moi un obscurantisme anti médical/

-Hmmm !

/Hmmm rien, permettez-moi de vous dire. J’ai assisté à assez de présentations de malades, j’ai tant entendu le disloqué discours du fou et capté son  insoutenable souffrance, pour savoir que pour lui il n’est pas d’espoir et que le psychiatre soignant est lui-même aux abois, lui qui voudrait le guérir…Le psychiatre se rend aussi bien compte que moi, sinon mieux,  que la pathologie du fou, mis à part le passage à l’acte, se manifeste toute entière par la parole : le fou non seulement agit fou, il parle fou.

Enfin, que le psychiatre fait comme il peut en attendant le miracle qui tarde à venir et que peut-être ne viendra jamais.

Ce qui n’implique en rien de devancer le destin par une perversion du "mieux vaut prévenir que guérir", et  embringuer des enfants dans la filière chimique et/ou comportementale, puisque de surcroit  cela arrange tout le monde, de l’industrie pharmaceutique au psychologue institutionnel.  D’abord il se repose sur les bienfaits de la science puis... Enfin...

Je suis fasciné par le spectacle des lacaniens qui veulent à tout prix rendre Lacan raisonnable. Peine perdue. Il ne l’est pas. Il est logique. Et si vous pensez que Freud l’était, alors, nous ne parlons du même Freud. C’est d’ailleurs Freud qui me rendit comme ceci, et Lacan qui enfonça le clou. Cela naturellement par l’intermédiaire d’un psychanalyste, représentant de ma représentation de l’analyse.

Je prends Lacan au pied de la lettre quand il dit qu’il ne cherchait à être originel, sinon logicien. L’autoportrait m’avait beaucoup impressionné de par sa justesse. C’est d’ailleurs fascinant comment quelqu’un dont le discours est souvent tenu pour baroque ou même tiré par les boucles tient si rigoureusement à la logique. Ainsi que -au cas nous ne l’aurions compris- lui même nous en informe, au bon moment et là où il fallait /

-Là quand ?

/Oui, Lacan, là à sa Troisième, en 1974 : […] la prématuration  ce n'est pas de moi, c'est de Bolk, moi je n'ai jamais cherché à être original, j'ai cherché à être logicien.

En tout cas, et pour en finir, la qualité logique de sa pensée est aussi remarquable qu'exigeante. Et quoiqu’elle se manifeste différemment, c’est  une qualité partagée avec Freud, qui est aussi parfois difficile à suivre : ses incessants va-et-vient rhétoriques, son abandon d’une fausse piste et son flair pour une nouvelle, nous confondent et parfois fatiguent. Car Freud partage avec le lecteur non seulement le cheminement abouti mais aussi, et en premier, celui qui le mena nulle part. Je pourrais vous dire de maints écrits de Freud où sa cogitation se cogne contre l’impossibilité logique, ainsi pour la mystérieuse Lettre ouverte à R. Rolland, ou l’impossible-mais-vraie dernière (et encore troisième) partie de son Homme Moise ; or puisque pour notre paradoxal bonheur Lacan s’empara du thème, je vous renvoi plutôt au paradigme de la méthode freudienne : Inhibition, symptôme et angoisse.  

Enfin, que tous les deux se battent contre un impitoyable logicien interne qui éclaire toute conclusion d’une lumière sans ombres.

Alors,  non seulement Freud et Lacan nous informent de ce qu’est la psychanalyse, sinon que chemin faisant  nous apprennent à penser.

Leur mayonnaise ne prend pas toujours, hélas.

La logique, en passant, est un cas (figuré) du 1+1+1…Dans le cas de Freud le premier un, le postulat, est l’Inconscient ;  le deuxième un serait l’œdipe…

Et pour Lacan ?

Tenez-vous bien, pour les besoins d’un projet, j’ai l’ai lu et entendu ce discours, la Troisième, j’y reviens,  des dizaines de fois.

-hmmmm

Discours ? Oui, discours ; c’est soit le mot convenu soit ce qui  vient au con.

Hier une amie et moi parlions de la relativité, à propos de la vérité en psychanalyse. Les nôtres étaient deux points de vue totalement opposés. Je lui citais le mot de Lacan comme quoi le discours de la psychanalyse se soutient de la vérité. Mon interlocutrice me répondit qu’il parlait de sa, d’une vérité. Vous voyez comment la compromission s‘infiltre par le moindre pore. En écoutant sa raison je pensais à ce très beau mot de Borges comme quoi, pour ou d'être multiple, la vérité n’est pas double.

Je suis relativement absolutiste, et je trouve souvent des autres trop absolument relativistes. Dans la discussion je pousse parfois le bouchon. Et  du fait que c’est peine perdue de promouvoir l’absolu par des termes relatifs.  Je n’ai pas le moindre doute que cette histoire de relatif vs. absolu ne date de hier, or elle prit, cette discussion, un essor imprévu avec Einstein, qui pour la première fois découvre le caractère absolu d’une substance, la lumière. Considérez pour mieux saisir l’importance de la chose, que jusqu'à là, seule l’Idee, atteignait un tel statut. Que l’absolu porte l’un des noms de Dieu est purement coïncidence ? L’important est saisir que l’absolu était dès lors posé comme réalité naturelle et non pas comme réalité métaphysique. A première vue, cela peut sembler banal, or cela ne va pas de soi.

Surtout que l’ambigüité de nomination signalée plus haut, s’en mêle.

Je ne sais si la nature absolue de la vitesse de propagation de la lumière fait tilt pour vous qui, assis disons sur un fauteuil, vous promenez sans bouger à la vitesse de rotation terrestre, et encore plus vite et encore sans quitter votre fauteuil, puisque chaque année vous faites le tour du soleil, et toujours plus vite que ça, puisque notre chère terre file dare-dare dans l’espace en compagnie de notre système planétaire, et vous avec…

Or voila que par rapport au fauteuil votre vitesse est nulle. Vous pigez donc que la vitesse est relative au point d’observation : Zéro par rapport au fauteuil et zéro donc par rapport à la terre même, mais considérable par rapport au soleil. C’est clair comme de l’eau de roche : votre vitesse est relative au point d’observation. Or une chose taquinait Einstein, une chose lui semblait, à lui comme aux autres également absorbés par une insensée anomalie: à savoir que dès n’importe quel point de référence d'où on la mesure, la vitesse de la lumière restait, pour ainsi dire,  égale à elle même. C’est un fait : La lumière a une vitesse absolue,  toute autre lui étant relative. D’où la malencontreuse formule de théorie de la relativité.

Comprenez qu’elle aurait pu aussi bien être nommée théorie de l’absolu.

Vous ne pouvez pas imaginer les conséquences éthiques de cette relativité mal comprise. Tout d’un coup l’Absolu se trouve balayé. Le ventre mou d’une éthique molle gonfle. Tout est relatif, mon grand, tout est subjectif. La bienséance psychologique, sans parler de la facilité,  s’en empare ; il va de soi qu’il n’y a pas de vérité absolue sinon la sienne, celle relative, celle du sujet qui nous la raconte. La niaiserie du trauma se trouva ainsi renforcée, à chacun son trauma, à chacun son histoire, à chacun sa cause. Cela étant donné il ne nous reste qu’à nous occuper des effets, de mettre le sujet sur la bonne voie afin de justifier des deniers publics, de le rendre bien portant, et surtout  profitable au maître qui y veille, et qui de surcroit cherche l’excuse pour se dispenser de la parole et dispenser la pilule. Ce en quoi, en passant, ils auraient le solide soutien de maints médecins du corps.

Or moi j’entends Freud parler de l’absolu, même si nous le taxons de mythe ; j’entends que Lacan parle du nom-du-père, ce qui est sans doute facilement identifiable à la loi. Car derrière les miroitements lacaniens se faufile, comme chez Freud, un réel non moins absolu pour être indicible, détail qui tient pourtant de l’absolue parenté du vivant. 

Ce qui, en passant, ne contredit pas la formule de Lacan comme quoi la vérité ne peut être toute dite, mot à prendre dans le sens que l’impossibilité ainsi signalée ne se fonde sur l’absence de vérité absolue, sinon sur l’impossibilité de la dire.

Du coup l’impossibilité de dire devient absolue aussi.

Enfin, que cet absolu permet Einstein d’affirmer que tout phénomène physique observable dans notre coin d’univers suivrait les mêmes règles que n’importe où dans l’univers. C’est en fait ce qu'affirment autant la relativité restreinte –qui pose quelques conditions à la prédiction - et la relativité générale, qui n’impose aucune. Ainsi tout d’un coup, au niveau macroscopique, l’univers devient transparent, prédictible.

-hummmmm.

Et voilà, ce dernier commentaire tombe pile ! Je voulais en parler, justement, et aussi de ses congénères. J’en connais des uns qui non seulement modulent la longueur du humm sinon qui en font des staccatos, uhu uhu, ou bien  s’expriment d’une toux sèche, dont l'étiologie serait peut-être à trouver dans le tabac.

Or peut-être pas, allez savoir.

Car le mystère est justement dans cette jouissance du corps qui s’exprime indistincte, or qui a la force incisive d’une lettre, si vous me permettez le syllogisme, la force du son qui nous oblige à lui supposer du sens, la suggestion du son qui opère en tant que moyen de contourner la règle grosso modo admisse du silence du silence, et surtout de ne pas céder à la demande de réconfort de l’analysant.  Car ces hum et autres haaa l’analysant ne peut pas s’empecher de les ouïr, de les interpréter sans pouvoir pourtant dire

-L’autre jour vous aviez dit hmmmm. Que vouliez-vous signifier par la ?

Vous voyez bien que cela donnera l’occasion à l’analyste de vous retourner la question -ce qui ne serait peut-être peine perdue- de vous inciter à vous perdre, qui sait !, dans un délire interprétatif sûrement juteux. Car au contraire du ronron du chat qui signale la jouissance du corps -de tout son corps dit Lacan- or qui est, ce ronron, absolument sans objet, tandis que les hummm et haa de l’analyste visent le sujet.

Il ne reste pas moins que ces interventions donnent à réfléchir. Qu’ils  même torturent l’analysant, si je peux me donner en exemple. J’ajoute que d’un certain point de vue, ces interventions m’intéressaient au plus haut point, car par elles j’espérais pouvoir imaginer, supposer ou même trouver le pourquoi d’un détail technique, c'est-à-dire méthodologique. Car l’une des plus belles choses du transfert avec le sujet supposé savoir, lui qui par le miracle du transfert effectivement sait ; c’est que cela entraîne le sujet supposé-ignorer, et par la même vertu transférentielle à ouïr, à apprendre. Je dis bien apprendre et non pas sa rime, comprendre.

En parlant des onomatopées et tout particulièrement à propos de l’ourdrome, de son discours de Rome donc, ce que, dit Lacan,  lui donne l’occasion

[...] de mettre la voix sous la rubrique des quatre objets dits par moi petit a, c’est-à-dire de la revider de la substance qu’il pourrait y avoir dans le bruit qu’elle fait, c’est-à-dire la remettre au compte de l'opération signifiante, celle que j'ai spécifié des effets dits de métonymie. De sorte qu’à partir de là, la voix -si je puis dire- la voix est libre, libre d'être autre chose que substance.

Je ne sais si tirer un parallèle entre le son de la voix et l’instance de la lettre dans l’écrit. Je ne sais si tirer une divergence. À entendre Lacan nous saisissons que l’onomatopée peut être hautement signifiante… Alors, je ne sais si mettre ces interventions séancières sur le compte de pures onomatopées ou ailleurs.

Et la question est, justement, où ?

Ces sons sont en quelque sorte intermédiaires entre l’expression d’un affect et le son qui censure la parole et qui demande à être interprété. Parmi les premiers on trouve  le cri d’horreur ou peur -et en commençant par le tant abusé cri primal- le cri de rage ou douleur ; puis l’énigmatique rire, le sanglot, de peine ou de dépit, le soupire nostalgique ou mélancolique, le reniflement, la toux.  Tels bruits sont souvent accompagnés d’une manifestation somatique telle les larmes, ou bien d'une certaine expression faciale. Il est notable que, tout au moins dans le cas de Socrate –et il n’est pas le seul- , la souffrance ne s’accompagne d’un son hormis celui produit par les paroles qui décrivent son mourir en détail, la progression de la froideur qui des pieds remonte lentement jusqu'au cerveau, et même , pour bien se placer dans la loi des hommes, les paroles adressées à un ami afin qu'il règle en son lieu le prix d’une poule jadis empruntée.

Et puisque Socrate parle poule je parle coq :

Le coq français salue l’aube d’un défiant cocorico, l’espagnol d’un kikiriquí et l’american d’un cock-a-doodle-doo.

Non, ces hummms et aha aha dont je parle ne sont là sinon à titre de devinettes, leurs expressions visent à être le plus opaque possible ; ils pourraient être facilement traduisibles par un croyez-vous, un êtes-vous sûr, un que voulez vous dire par là ? Sans compter que les onomatopées –si tant  est que ces humms en soient-  et ainsi que je viens de vous montrer, sont propres à la matrice d’une langue  donnée.

Où les mettre si le but est de libérer la voix afin qu'elle puisse être autre chose que substance?

Elton Anglada







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