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INTERVENTIONS - Lina Puig

 

Du - 21/04/2007

Trauma , Fantasme et Névrose

Trauma et fantasme sont deux concepts psychanalytiques qui occupent une fonction centrale et causale dans genèse des névroses .

La thèse de Freud est la suivante : la cause de toute névrose est d’ordre sexuel et traumatique et elle se constitue dans la prime enfance ; les symptômes, eux, peuvent survenir après-coup, au moment de la puberté ou de l’âge adulte .

Cependant, la névrose traumatique semble s’opposer à cette théorie générale où le refoulement , à la base de toute névrose , serait une réaction à un traumatisme de nature sexuelle . Freud n’y retrouve pas l’étiologie sexuelle, en jeu dans la névrose de transfert .

Pour développer cette problématique, j’aborderai les points suivants :

Dans une première partie, je vais essayer de déplier les liens qui articulent ces trois concepts , dans la clinique et la théorie freudiennes : du trauma au fantasme , puis retour au trauma avec la thèse de la détresse, au fondement de la névrose..

Dans une deuxième partie, je tenterai de cerner l’apport lacanien : de la sexualité traumatique à la thèse du « troumatisme » (laquelle n’est pas sans lien avec la thèse freudienne de la détresse , telles que les articule Colette Soler dans « L’époque des traumatismes »).

Dans une dernière partie, j’essaierai de comprendre comment les psychanalystes peuvent répondre aux traumatismes non sexuels, qui ne sont inscrits dans l’inconscient

I- Du trauma au fantasme et retour, dans la théorisation freudienne .

La notion de traumatisme traverse toute l’œuvre de Freud , depuis les Etudes sur l’hystérie publiées à Vienne en 1895, jusqu’à L’homme Moïse et la religion monothéiste, terminé à Londres en 1938.

Le terme de trauma (blessure, en grec), doublé de celui de traumatisme , proviennent du vocabulaire médico-chirurgical du 19ème siècle . Trauma est synonyme d’effraction ,de violence, de rupture de l’enveloppe protectrice du corps , alors que traumatisme serait plutôt réservé aux conséquences sur l’ensemble de l’organisme, d’une lésion résultant d’une violence extrême (voir le Vocabulaire de la Psychanalyse).

La psychanalyse a repris ces termes, en transposant sur le plan psychique ce qui caractérise le traumatisme physique, avec les connotations d’effraction, de sidération et de répercussions sur l’ensemble de l’organisme. L’accent est mis sur la brutale irruption du réel, non assimilable par le symbolique , non recouvert par le symbolique .

1- Première élaboration de la causalité traumatique de la névrose, dans les Etudes sur l’hystérie que Freud a rédigées en partie avec Joseph Breuer.

Elles sont publiées au printemps 1895. Freud y présente une première analyse du symptôme hystérique, fondée sur la notion de traumatisme : l’événement traumatique ou incident primaire est conçu comme une mauvaise rencontre sexuelle dans l’enfance du sujet, une scène de séduction de l’enfant par l’adulte . L’excès d’excitation lié à l’événement produit un traumatisme psychique dont, je cite : le « souvenir agit à la manière d’un corps étranger qui longtemps après son irruption …continue à jouer un rôle actif (p.4)…c’est de réminiscences surtout que souffre l’hystérique (p.5) »

L’affect s’inscrit dans le corps et forme le symptôme de conversion hystérique , faute d’avoir été « liquidépar une réaction adéquate »(parole, acte, larmes), nous dit Freud.

La méthode thérapeutique appliquée à cette époque n’est pas encore la « psychanalyse » ; c’est la « méthode cathartique » . Elle est fondée sur l’abréaction et vise à rétablir le lien de causalité qui échappe au sujet, entre le symptôme et la représentation refoulée liée au trauma .

2- La thèse du trauma est remaniée , avec le repérage des 2 temps du trauma et de l’effet d’après coup .

La même année, dans L’Esquisse pour une psychologie scientifique, publiée à l’automne 1895, Freud remanie la théorie du traumatisme .

La séduction sexuelle primaire qui a eu lieu dans l’enfance « à une époque où les traces mnésiques ne peuvent pas être traduites en images verbales »(lettre à Fliess du 20 Mai 1896), devient traumatique après coup, après la puberté, car, dit-il « les changements provoqués par la puberté ont rendu possible une compréhension nouvelle des faits remémorés »(p.366).

Le cas Emma , qu’il présente dans cette Esquisse…(p.364/367) , « met en lumière » les deux temps du trauma : il s’agit d’une jeune fille de 20 ans , qui souffre d’un symptôme phobique . Je cite Freud « elle est actuellement hantée par l’idée qu’elle ne doit pas entrer seule dans une boutique . Elle en rend responsable un souvenir remontant à sa 13e année (peu après la puberté) . Ayant pénétré dans une boutique pour y acheter quelque chose , elle aperçut les deux vendeurs (elle se souvient de l’un d’eux ) qui s’esclaffaient . Prise de panique , elle sortit précipitamment .

De là l’idée que les deux hommes s’étaient moqués de sa toilette et que l’un d’eux avait exercé sur elle une attraction sexuelle » .

Cette scène qui a organisé le symptôme phobique n’est cependant pas la scène traumatique initiale. Freud, retenant les termes de « vêtements » et de « boutique », dirige la cure de façon à permettre à la patiente de retrouver la scène originelle refoulée .

Il poursuit : « l’analyse met ensuite en lumière un autre souvenir …à l’âge de 8 ans , elle était rentrée dans la boutique d’un épicier pour y acheter des friandises et le marchand avait porté la main , à travers l’étoffe de sa robe , sur ses organes génitaux …La patiente me fit, elle –même, observé que …le lien entre les deux scènes … était fourni par le rire . Celui des commis lui avait rappelé le rire grimaçant dont le marchand avait accompagné son geste » .

La question touchant à la sexualité et à la jouissance énigmatique qui la caractérise pour l’enfant , fait donc retour lors de l’adolescence d’Emma , à l’occasion d’une situation présentant quelques traits de la première scène refoulée .

Les conséquences théoriques de la découverte de l’effet d’après coup .

Dans la première conception freudienne du traumatisme, ce qui était traumatisant pour un sujet , c’était une excitation trop forte , trop précoce pour pouvoir être traduite dans le psychisme ; une excitation restée hors sens .

Dans sa conception remaniée , un événement qui est resté hors sens dans la vie d’un sujet , ne deviendra traumatisant que par sa signification reçue après coup , dans sa relation signifiante à un second événement dont le sujet perçoit la valeur libidinale .
La théorie du refoulement se trouve modifiée : ce ne sont plus directement les souvenirs qui sont refoulés, mais les traces mnésiques non encore traduites. Elles sont restées en souffrance dans le corps, hors-sens jusqu’à la puberté

3- Freud nomme « Neurotika » sa théorie de la séduction .

Au printemps 1896, un an après l ‘Esquisse…, Freud publie L’étiologie de l’hystérie (texte paru dans « La première théorie des névroses » P.U.F Quadrige ) .

Il y soutient la théorie qu’il a appelée « Neurotica » ou théorie de la séduction réelle, à partir des plaintes de ses patientes qui évoquaient des agressions sexuelles subies pendant l’enfance. Avec cette effraction réelle, Freud pensait tenir la cause de la névrose . Je le cite , p.136 , « Je pose donc l’affirmation qu’à la base de chaque cas d’hystérie … se trouvent un ou plusieurs vécus d’expérience sexuelle prématurée , qui appartiennent à la jeunesse la plus précoce ».

4- De la théorie de la séduction à la théorie du fantasme :

Le virage théorique qui va suivre est clairement exposé dans sa lettre à Fliess , du 21 septembre 1897 ( dans La naissance de la psychanalyse, P.U.F), où il écrit :

« Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui , au cours de ces derniers mois , s’est lentement révélé . Je ne crois plus à ma neurotica » .

Il lui expose « les motifs de ne plus y croire » .

Il y a d’abord le fait que la piste qu’il suivait n’aboutissait pas totalement au succès escompté, dans les cures .

Il avoue ensuite sa surprise et son incrédulité par rapport à la fréquence inattendue des pères pervers .

Enfin il a « la conviction qu’ il n’existe dans l’inconscient aucun indice de réalité , de sorte qu’il est impossible de distinguer la vérité de la fiction investie d’affect »

Il ajoute « c’est pourquoi une solution reste possible, elle est fournie par le fait que le fantasme sexuel se joue toujours autour du thème des parents ».

Cette avancée de Freud est liée à la recherche qu’il est en train de mener depuis plusieurs mois, concernant les fantasmes infantiles et leur fonction dynamique . Il approche du complexe d’Oedipe .

Freud sait aussi que les cas de séduction de l’enfant par l’adulte ou par un camarade plus âgé existent bel et bien , même si ce n’est pas généralisable . Il y revient d’ailleurs , quelques années plus tard , dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité , dont la première édition date de 1905 :« Je ne crois pas avoir exagéré , dans mon article publié en 1896 sur l étiologie de l’hystérie , la fréquence ou l’importance de ces cas de séduction …J’attachais alors plus d’importance à la séduction qu’aux facteurs de la constitution et du développement sexuel . Il va sans dire que l’intervention d’une séduction n’est d’ailleurs pas nécessaire pour que s’éveille la sexualité chez l’enfant …spontanément , sous l’influence des causes internes » .

Ces causes internes sont liées au développement sexuel infantile que Freud va traduire en termes de complexe d’Œdipe .

5- La découverte du complexe d’Œdipe et le développement sexuel infantile .

Avec le complexe d’Œdipe , où se manifestent les désirs incestueux de l’enfant , le noyau traumatique est au cœur du développement de la sexualité infantile .

Dans la lettre qu’il adresse à Fliess , le 15 Octobre 1897 , Freud fait état de sa découverte . Il écrit qu’il a été amené à reconnaître en lui, comme partout ailleurs , précise-t-il , des sentiments d’amour envers (sa) mère et de la jalousie envers ( son) père , même quand leur apparition n’est pas aussi précoce que chez les enfants rendus hystériques… ».

Il en infère l’universalité de ces sentiments : « S’il en est bien ainsi , dit-il , on comprend…l’effet saisissant d’Œdipe Roi … » .

Il reconnaît dans la légende grecque, ce qui est « en germe , en imagination , en rêve » dans l’enfance de chaque sujet . L’effet saisissant de la légende vient de « la réalisation de son rêve transposé dans la réalité » .

La réalisation du fantasme infantile produit chez l’adulte de l’épouvante , dit-il . « Il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel » .

On peut donc dire que le traumatisme est de structure et non pas lié à un événement contingent .

Soulignons que la psychanalyse, en tant que pratique de déchiffrage du travail propre à l’inconscient , est née du passage de la recherche de la séduction réelle dans l’histoire infantile des patients névrosés à la théorie du fantasme .

6 -Le fantasme dans son rapport au traumatisme .

La rencontre du sujet avec la jouissance qui le saisit toujours comme venant de l’Autre, a orienté Freud sur la voie de la découverte du fantasme et de l’existence d’une réalité psychique recouvrant la réalité qu’il qualifie de matérielle .

Avec le fantasme qui s’alimente aux désirs du sujet , liés à la sexualité infantile , la cause est un mélange de réalité et de fiction, de faux souvenirs et de souvenirs écrans.

Le fantasme , réel interprété par l’imaginaire , est bien une construction active du sujet ; il porte la marque de son désir . Le concept freudien de fantasme inclut une face réelle et une face subjective qui sont indivisibles . La vérité du sujet ne recouvre jamais l’exactitude des évènements.

En 1916-17 , dans l’Introduction à la psychanalyse, il écrit : Les évènements infantiles reconstitués ou évoqués par l’analyse , sont tantôt incontestablement faux , tantôt moins incontestablement réels , et dans la plupart des cas , ils sont un mélange de vrai et de faux (voir p.346 P.B.Payot ) et il ajoute quelques lignes plus bas : les fantasmes possèdent une réalité psychique opposée à la réalité matérielle …Dans le monde des névroses , c’est la réalité psychique qui joue le rôle dominant ( p. 347) …Il ne nous a pas encore été donné de constater une différence quant aux effets , selon que les évènements de la vie infantile sont un produit du fantasme ou de la réalité ( p.349)

Les fantasmes , même s’ils ne sont pas fondés sur des évènements réels , ont pour le sujet la même valeur pathogène que Freud attribuait aux « réminiscences » dans les Etudes sur l’hystérie .

En déplaçant l’accent de la séduction réelle à la séduction fantasmée ou imaginée , Freud découvre derrière le masque de la séduction , la place déterminante du fantasme dans la sexualité de chacun .

La marque, qui a fait trauma après coup, a servi de point de cristallisation au fantasme

Comment fonctionne le traumatisme ? Le cas de « l’homme aux loups » :

On ne peut savoir a priori , pas même le sujet concerné , ce qui fera traumatisme , puisqu’il s’agit de la rencontre imprévisible entre les « traces » précoces du trauma fondamental et un événement ultérieur indéterminé .

Le traumatisme est structurée autour de plusieurs moments :

-Il y a d’abord une scène de « séduction » précoce où le sujet serait à la fois le témoin passif et le témoin sensibilisé à son insu . C’est un moment traumatique universel et inévitable , lié aux réalités sexuelles infantiles .

Lacan insiste dans le séminaire I (p.215) :

quelque chose se détache du sujet dans le monde symbolique , cela ne lui appartiendra plus . c’est le premier noyau des symptômes , ou traumatisme originaire » .

-Il y a refoulement de cet effet inscrit dans des traces mnésiques , puis retour du refoulé à l’occasion d’une seconde rencontre évoquant la première scène par quelque trait associatif . -- -C’est dans ce retour du refoulé que consiste l’effet traumatique , au sens psychanalytique , c’est-à-dire dans la relation du sujet à la sexualité .

Lacan , dans le séminaire VIII sur Le Transfert , page 376 , le formule ainsi : « N’est pas trauma simplement ce qui a fait irruption à un moment … Le trauma , c’est que certains évènements viennent se situer à une certaine place dans la structure. Et ils y prennent la valeur signifiante qui y est attachée chez un sujet déterminé ».

Avec le cas de l’Homme aux loups(1918) , Freud cherche à retrouver le 1er temps du trauma , une scène de jouissance ,vécue , fantasmée ou rêvée , dans l’histoire infantile du sujet

Dans le rêve dont le patient fait le récit à Freud , le regard des loups immobiles fixant le rêveur est interprété comme une modalité de retour d’une scène de séduction vécue dans la petite enfance , événement que Freud va tenter de reconstruire dans « la scène primitive infantile » où l’enfant aurait rencontré l’impossible à supporter de la jouissance du coït de ses parents , « coït a tergo » , observé à moins de 2 ans .( Lacan , dans le séminaire I consacré aux Ecrits techniques de Freud , p113-114 , considère comme probable qu’il s’agisse d’une scène vécue par l’enfant à l’âge de 6 mois , dans le registre imaginaire , sur le mode de l’empreinte, de la « prägung », décrite par Konrad Lorenz et d’autres éthologues ) .

Le refoulement aurait laissé l’événement traumatique en souffrance , jusqu’au retour du refoulé dans le rêve . Le rêve d’angoisse signe dans l’après coup la valeur traumatique de la scène .

Selon Lacan « la scène prend valeur traumatique pour le sujet entre 3ans3mois et 4ans » dans le contexte excitant de l’attente de l’événement de Noël ; c’est cette excitation comme facteur de jouissance qui réactive la scène primitive , point de départ du rêve d’angoisse .

7- Retour au trauma avec la thèse de la détresse.

Freud revient sur la question du traumatisme dans la dernière partie de son œuvre, notamment à la fin de sa vie .

En 1926 dans Inhibition, symptôme et Angoisse

En 1932 dans les Nouvelles conférences sur la psychanalyse

En 1938 dans L’homme Moïse et la religion monothéiste

J’ai relu ces textes avec l’éclairage qu’en donne Colette Soler dans 2 articles : « les discours-écrans »(1998) et « l’époque des traumatismes »(2002).

La thèse freudienne est la suivante : La cause traumatique à l’origine de toute névrose n’est plus limitée à la scène de séduction , d’abord réelle puis fantasmée . La cause traumatique a un caractère général.

Dans la 4ème conférence, Freud définit ce qu’il appelle le « moment traumatique » qui est une expérience de détresse .

Il s’agit d’une rencontre avec un danger qu’il qualifie de réel. Cela peut être aussi bien un danger pulsionnel qu’une menace vitale . Freud unifie les angoisses de castration (angoisses de perte) et les angoisses d’excès de réel, du trop d’excitation (tropmatisme, écrit C.Soler).

Ce danger provoque une montée d’excitation qui s’empare de l’individu et qui est intraitable par les voies du discours , donc du symbolique, et face à laquelle le sujet se trouve démuni.

La détresse est fonction de ce que Freud appelle « les forces du sujet » c’est à dire sa capacité à supporter, à canaliser ou à répartir cette excitation.

La détresse résulte d’un rapport de force entre une quantité d’excitation et les forces du sujet.

L’impact de l’événement ne trouve sa force traumatique qu’en fonction d’une disposition du sujet . Sans « intériorisation du danger », dit Freud, c’est à dire sans participation subjective, aucune rencontre si terrible soit-elle, ne saurait être traumatique .

L’intériorisation du danger , ce qui est inscrit dans l’inconscient , c’est le trauma sexuel infantile . « Il ne manque jamais » dit C.Soler.

Dans Moïse …(p.161/162), Freud arrime les traumatismes au corps : « ce sont des expériences touchant le corps ou des perceptions affectant le plus souvent la vue et l’ouïe. Il s’agit donc d’expériences de la prime enfance » ( J’y reviendrai dans la dernière partie).

II- L’apport lacanien .

Lacan est d’abord freudien .

« La sexualité est toujours traumatique en tant que telle » dit-il , dans sa conférence à la « Yale University » , en Novembre 1974 ( Silicet 6/7 p7à31 ) . Il conserve la thèse freudienne de la fonction traumatique de la jouissance dans la sphère du sexe et de la sexualité .

Freud a découvert avec l’infantile , l’universalité de ce que Lacan nomme dans « Télévision » la malédiction du sexe , du champ sexuel impossible à ranger dans les catégories connues du sujet et qui fait nécessairement effraction .

Il convient , ici , de préciser l’emploi lacanien du concept de jouissance , qui excède le champ de la satisfaction ; il se situe au-delà du principe de plaisir puisqu’il inclut la souffrance . Cette jouissance est du réel qui fait effraction , qui n’a pas de répondant en terme de signifiant , dans le symbolique .

Elle est traumatique sous la modalité d’abord , de la rencontre avec la jouissance du corps propre ; rencontre traumatique car manquent les mots qui rendraient compte des manifestation sexuelles . Pour Hans , la découverte de la jouissance de son pénis est à la base du déclenchement de la phobie des chevaux .

Elle l’est ensuite , sous la modalité de la rencontre de la jouissance du corps de l’Autre .

Le caractère foncièrement traumatique de la sexualité est lié à la charge de jouissance qui se présente dans les relations d’amour , le plus souvent avec les proches .

Du point de vue analytique , pour un sujet il n’y a de trauma qu’infantile . Une expérience prend la forme de trauma en fonction de l’interprétation de l’enfant concernant le désir de ses parents . En effet , à partir de ses interrogations sur le désir maternel et aussi à partir de ses observations et de ses expériences, l’enfant rencontre une sexualité différente , « hétéros », qui lui échappe et qui l’effraie .

Dans le Séminaire VI « Le désir et son interprétation » , leçon du 12/11/58 , Lacan souligne que « la présence primitive du désir de l’autre comme opaque , comme obscur… laisse ( l’enfant) sans recours ».

Cas clinique : Dans le Séminaire IV, La relation d’objet, Lacan expose le cas d’une petite fille anglaise, de 2ans et demi, qui a déclenché une phobie transitoire (p.72 à 75).

Il se réfère à l’observation qu’en a fait une élève d’Anna Freud :

« Cette enfant est séparée de sa mère , non pas seulement à cause de la guerre , mais parce que la mère a perdu son mari au début de la guerre.

Elle vient voir sa fille ; la présence/absence est régulière, et elle se livre, quand elle vient, à de petits jeux d’approche …Tout va bien…

Cette petite fille ayant fait la découverte que les garçons ont un « fait-pipi »(comme s’exprime le petit Hans) veut les imiter et aussi le leur manipuler…

Une belle nuit, la petite fille se réveille, saisie d’une frayeur folle. Un chien est là, qui veut la mordre. Elle veut sortir de son lit, il faut la mettre dans un autre, et la phobie évolue un certain temps…Ce chien est manifestement un chien qui mord , et qui mord le sexe…La première phrase vraiment longue et articulée qu’elle prononce… est pour dire que le chien mord la jambe du méchant garçon…

Il s’écoule 4 mois entre la découverte par l’enfant de son aphallicisme et l’éclosion de la phobie, mais il a bien fallu qu’il se passe quelque chose dans l’intervalle.

D’abord la mère a cessé de venir parce qu’elle est tombée malade et qu’il a fallu l’opérer …l’enfant est triste… mais rien ne se passe.

Elle revient, elle rejoue avec l’enfant, il ne se passe rien…

Elle revient appuyée sur une canne, elle revient faible, elle n’a plus ni la même présence ni la même gaieté, ni les mêmes relations d’approche et d’éloignement qui font d’elle un point d’accrochage suffisant pour l’enfant.

( On peut dire que le corps de l’Autre maternel est perçu par l’enfant comme souffrant).

Et c’est à ce moment, donc au troisième temps …que…dès le lendemain, éclate le rêve du chien et la phobie s’ installe.

L’aphallicisme n’a pas suffi…La phobie surgit à partir du moment où la mère manque de phallus.

La suite de l’observation concerne la sortie de la phobie transitoire :

Quand le « blitz » cesse, la mère reprend son enfant, elle se remarie …

Le père est assez présent et se substitue à ce qui paraît avoir été saturé par la phobie, à savoir la crainte de l’animal castrateur comme tel, qui s’est avéré avoir été l’élément ayant permis à l’enfant de traverser la crise grave où elle était entrée devant l’impuissance maternelle.

Le père est là et il suffit à maintenir entre les trois termes de la relation mère/enfant/phallus, un écart suffisant pour que le sujet n’ait pas, pour le maintenir, à donner de soi, à y mettre du sien ».

Le prolongement lacanien . Du traumatisme …au troumatisme :

Si Lacan marche dans les pas de Freud en reprenant la fonction traumatique de la jouissance pour l’être sexué , il la complète d’une théorie plus générale du traumatisme pour l’être qui parle , le parlêtre .

Lacan localise le traumatisme dans le rapport que le sujet entretien avec le langage . Dans la leçon du 19 Février 1974 , du séminaire « Les non dupes errent » , il invente le néologisme de « troumatisme » pour désigner ce qui fait trauma dans la névrose , la rencontre d’un trou de savoir dans l’Autre en ce qui concerne la jouissance sexuelle du sujet . Il y a dans l’inconscient un béance , une plaie , qui est un autre nom de la castration .

Les réponses du sujet :

Le traumatisme étant de structure , donc universel , les réponses particulières que chacun y apporte selon la contingence de ses propres rencontres, ont pour nom symptôme et fantasme En entrant dans la parole , en développant des symptômes , en créant un fantasme , chacun de nous tente de cerner le réel angoissant , de pallier le trou .

Colette Soler , dans son cours du 19 juin 2002 (L’en-corps du sujet), déplie ce qu’il en est de « Lalangue traumatique » :

La première expérience subjective que nous en ayons , dit-elle , c’est celle que Lacan a appelé la « dématernalisation » de la langue maternelle. Il s’agit pour chaque sujet de s’approprier le code linguistique commun, en abandonnant son code singulier . Pour preuve , les difficultés que rencontrent , plus ou moins , tous les sujets , dans l’apprentissage de l’usage correct du langage .

L’autre expérience que tout le monde fait , dit-elle , est celle du malentendu : les mêmes mots et les mêmes phrases ne disent pas la même chose à chacun , bien que nous ayons la même langue . Elle ajoute que l’expérience du malentendu est souvent traumatique dans le champ de l’amour .

Le troisième point qu’elle évoque , est la remarque de Lacan qui conclut que « les effets de la langue vont bien au-delà de ce qu’on peut en savoir » , car , dit-elle , ces effets ne sont pas seulement des effets de sens , mais aussi des effets de jouissance

Détresse freudienne et troumatisme lacanien, quel rapport ?

Je résume ce qu’elle développe : l’inconscient articule quelque chose qui relève de l’universel de la structure (troumatisme, inconsistance, incomplétude de l’Autre) et les traces de la contingence des rencontres particulières, propres à chacun .

Fantasme et symptômes suppléent au manque dans l’Autre, dans le symbolique

III- Comment les psychanalystes peuvent-ils répondre aux traumatismes qui ne sont pas inscrits dans l’inconscient? ceux qui se produisent dans l’actualité sociale des sujets et qui sont contingents .

Dans « l’Epoque des traumatismes » C.Soler évoque les grandes catastrophes qui balaient les installations humaines .

Le champ du traumatisme, dit-elle, excède de loin celui dont s’occupent les psychanalystes (p.16) …On le réfère à juste titre à un réel ( impossible à éviter , à anticiper ) qui exclut le sujet …qui est sans rapport à l’inconscient ou au désir propre de chacun .

Nous pouvons nous orienter à partir de ce qui se produit dans la névrose d’effroi que Freud aborde en 1920 , avec les névroses traumatiques, dans Au-delà du principe de plaisir.

Le phénomène majeur est le retour de l’événement traumatique, sous forme hallucinatoire, dans les cauchemars des traumatisés.

C.Soler résume ainsi la thèse de Freud : la névrose d’effroi reste d’effroi tant qu’elle ne s’inscrit pas dans les « vorstellungen ». Il y a manque d’inscription, manque d’inconscient .

La mémoire comme inscription inconsciente est ce qui conditionne la possibilité de l’oubli.

Dans le cas de l’effroi, la première chose à faire, dit-elle, c’est de faire passer le réel à la mémoire . Elle précise : ça ne veut pas dire donner du sens…ce qui leur est arrivé est du non-sens et ne peut être extrait du non-sens.

Faire passer le réel à la mémoire, c’est le faire passer à l’inconscient.

Là où le discours courant rejette l’implication du sujet et promeut un statut de pure victime , faisant de l’événement traumatique la cause directe des malheurs du sujet aux prises avec des catastrophes , la psychanalyse implique le sujet et les pulsions mises en jeu dans son histoire.

Tout rejet de la mise en jeu pulsionnelle inconsciente entrave la possibilité du sujet de se détacher de sa fixation au trauma.

Luis Izcovich, lors de la conclusion des Journées de Décembre 2004 (Les traumatismes : causes et suites) , pointe deux impasses.

D’une part, retrouver la séquence des évènements ne suffit pas à changer les effets laissés par l’expérience émotionnelle

D’autre part, la décharge émotionnelle ne suffit pas non plus.

Par où faut-il en passer ? demande-t-il .

Il n’y a pas d’issue au traumatisme sans le recours à un retour à ces scènes infantiles .

L’articulation entre trauma et fantasme implique un séquence temporelle que seule la régression opérée par une analyse permet de reconstituer.

Conclusion

Pour conclure, je vais faire référence à la vie de Freud .

La fin de sa vie est marquée par la persécution du peuple juif et par l’épreuve d’un exil non choisi.

De son exil en Angleterre, il publie L’Homme Moïse et la religion monothéiste, revenant sur la question du traumatisme et de la névrose traumatique : il n’y a pas d’issue au traumatisme sans un recours à ces scènes infantiles , noyau de jouissance qui gouverne une vie.

En ne faisant pas le choix du témoignage subjectif, il montre la spécificité de l’opération analytique : une pratique de parole qui ne tourne pas au témoignage ou au devoir de mémoire, mais qui introduit nécessairement à la remémoration, seule voie qui peut produire des effets de changement pour le sujet .

Là où Freud fait le choix de la remémoration, Lacan fait le choix d’une clinique orientée par le réel ; cela revient à s’intéresser à l’articulation du trauma avec le symptôme.

Le trauma étant voilé par le fantasme, ses effets infiltrent le sujet dans la fixation symptomatique. Une clinique orientée par le réel vise l’articulation trauma/symptôme, pour soustraire la part de jouissance liée à la répétition.

Mais pour Freud comme pour Lacan, le transfert analytique est ce qui convoque la scène à l’origine de la répétition, en même temps qu’il permet de la dépasser (cf.L.Izcovich).

Le rêve de l’homme aux loups : Ce qu’en dit le patient .

document:

«J’ai rêvé que c’est la nuit et que je suis couché dans mon lit…

(le pied de mon lit était contre la fenêtre ; devant la fenêtre se trouvait une rangée de vieux noyers ; je sais, c’était l’hiver lorsque je rêvais, et de nuit).

Soudain, la fenêtre s’ouvre d’elle-même et je vois avec un grand effroi que sur le grand noyer devant la fenêtre quelques loups blancs sont assis. Ils étaient au nombre de six ou sept.

Les loups étaient tout blancs et avaient plutôt l’air de renards ou de chiens de berger, car ils avaient de grandes queues comme les renards et leurs oreilles étaient pointées comme chez les chiens quand ils guettent quelque chose. En proie à une grande angoisse, celle manifestement d’être dévoré par les loups, je poussai un cri et me réveillai.

…l’image de la fenêtre qui s’ouvre et des loups qui sont assis sur l’arbre m’était apparue naturelle et nette…

L’unique action dans le rêve est celle de la fenêtre qui s’ouvre, car les loups étaient assis, tout à fait calmes, sans le moindre mouvement, sur les branches de l’arbre, à droite et à gauche du tronc, et me regardaient. Ils semblaient avoir dirigé toute leur attention sur moi.

Je crois que ce fut là mon premier rêve d’angoisse. J’avais alors trois, quatre ans, cinq au plus. Désormais, j’eus toujours jusqu’à ma onzième ou douzième année l’angoisse de voir en rêve quelque chose d’effroyable ».Le rêve et la scène originaire : Ce que dit Freud (p.35).

Ce premier rêve fit retour en d’innombrables modifications et rééditions, dont l’analyse fournit les élucidations souhaitées.

C’est ainsi que se révéla en premier lieu l’âge de l’enfant lors de l’observation, environ 1an ½.. Il souffrait alors d’une malaria, dont l’accès faisait retour chaque jour à une heure déterminée(vers cinq heures, en été).

Cet enfant était né le jour de noël et pouvait avoir 1 an 1/2

Il se trouvait probablement, à cause de cet état de maladie, dans la chambre des parents.

Il avait donc dormi dans son petit lit dans la chambre des parents et se réveilla, éventuellement à cause de la montée de fièvre, l’après-midi, peut-être vers cette cinquième heure marquée plus tard de dépression . Que les parents se soient retirés, à demi dévêtus (en linge blanc) pour un petite sieste, cadre avec l’hypothèse d’une brûlante journée d’été.

Lorsqu’il se réveilla, il fut témoin d’un « coïtus a tergo » trois fois répété( détail qu’il m’imputa et rendit, par cette projection, digne de confiance), put voir l’organe génital de la mère comme le membre du père, et comprit le processus ainsi que sa signification (je veux dire qu’il le comprit à l’époque du rêve, à 4 ans…A 1 an1/2, il recueillit les impressions dont la compréhension après coup lui fut rendue possible à l’âge du rêve, de par son développement, son excitation sexuelle et sa recherche sexuelle)….

Bibliographie .

Freud :

Etudes sur l’hystérie (P.U.F) - Freud et Breuer

La naissance de la psychanalyse (P.U.F)

Esquisse pour une psychologie scientifique (dans La naissance de la psychanalyse)

L’étiologie de l’hystérie (dans La Première Théorie des Névroses – P.U.F- Quadrige)

Trois Essais sur la Théorie de la Sexualité (Idées/Gallimard)

Introduction à la Psychanalyse (Petite Bibliothèque Payot)

Le cas de l’Homme aux Loups (P.U.F- Quadrige)

Au-delà du Principe de Plaisir (dans Essais de Psychanalyse - P.B.Payot)

Inhibition, Symptôme et Angoisse (P.U.F)

Les Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse (Idées / Gallimard)

L’Homme Moïse et le Monothéisme (Folio/Essais)

Lacan :

Séminaire I – Les Ecrits techniques de Freud (Seuil)

Séminaire IV – La Relation d’objet

Séminaire XXI – Les non dupes errent (inédit)

Conférence à la Yale University (Silicet 6/7)

Colette Soler

L’En-corps du Sujet (Cours 2001/2002)

Les discours-écrans (article de 1998)

L’époque des traumatismes (dans La Revue du Collège clinique de Paris –2002-)

Traumatismes : causes et suites (Actes des Journées de Décembre 2004, de l’E.P.F.C.L)



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