(Non corrigée par l’auteur)
ACCUEIL DES PARTICIPANTS – J. PUGET
Une présence brève, sur ce podium… telle est la position que je me suis assigné dans l'ordonnancement de cette matinée :
« Faire Bel Accueil » à cette assemblée. Faire, au sens de vous réserver un accueil chaleureux. Mais aussi, FAIRE, au sens de « faire comme, c'est-à-dire jouer le rôle de cette figure allégorique du Roman de la Rose qu'est Bel Accueil. Il s'agit d'un chef d'?uvre du XIIIe siècle, écrit en deux temps par Guillaume de Lorris puis Jean de Meun, au milieu déjà, de la querelle de l'Université.
Un survol, dirai-je, rapidissime du roman me semble ici nécessaire pour intégrer la fonction de Bel Accueil.
Le poète nous embarque dans un rêve de voyage durant lequel il s'éprend d'une rose enfermée dans un jardin clos. L'amoureux, qui n'est autre que le narrateur, se trouve dans le jardin entouré de personnages allégoriques qui sont les vices et les vertus et qui se livrent une âpre bataille :
-la rose est la dame aimée
-l'amoureux est le poète
-le porte-parole de la rose est Bel Accueil.
Si je poursuis, en mon nom, cette forme d'expression qu'est l'allégorie, je dirai que :
La rose peut être figurée par Colette Soler, l'amour par l'Université, le messager ou porte-parole de la rose par moi-même.
Bel Accueil est celui qui encourage l'Amour, c'est-à-dire l'Université, à rencontrer la rose, je veux dire Colette Soler, en s'efforçant de faciliter cette rencontre.
Je me suis, certes, promu « messager » ou « porte-parole » de Colette Soler auprès de l'Université – songe d'un moment, concrétisé par l'usage ponctuel de cette stratégie que Lacan nommait par cette fameuse formulation : l'escabeau, ce par quoi un parlêtre se hisse.
Une rencontre donc entre Colette Soler et l'Université - l'Université qui déjà au XIIIe siècle était le lieu de querelles théoriques opposant les maîtres séculiers et les représentants des nouveaux ordres.
La situation actuelle, huit siècles plus tard, est la répétition, oserai-je dire, de cette querelle… car on tombe sur une situation qui reste dans l'identique. L'Université, la Société, voient s'instaurer une sorte de dichotomie entre les psychanalystes, tranquilles et sereins (du moins pour certains) et ceux que Colette Soler intitule "les révisionnistes négateurs de l'inconscient", et ajouterai-je personnellement, d'une crapulerie véhémente, faisant, au fond, comme s'ils croyaient à l'autorité souveraine de la conscience.
Je vous rappelle, que les nazis avaient voulu éradiquer la psychanalyse en tant que science juive. De nos jours, cela pourrait s'expliquer par la peur que suscite l'idée d'inconscient.
Ainsi donc, en butte à de nombreuses résistances au sein de l'Université, Isabelle Boulze, véritable terreau culturel psychanalytique, maintient la vertu subversive de Freud et ne cesse de promouvoir la clinique Lacanienne. Le respect et l'admiration qu'elle suscite en moi, le tout mêlé de dilection (vocable du XIIe siècle, en désuétude : sorte de préférence et d'affection intuitives)… ne font qu'accentuer mon regret, voire même ma tristesse de la savoir absente et ce d'autant plus que nous avions ensemble organisé cette matinée. Néanmoins il se trouve que nous bénéficions de la présence de G. BRUERE DAWSON : c'est un signifiant qui occupe dans la chaîne des signifiants de l'Université une fonction particulière. Garant, il n 'y a pas si longtemps, de l'enseignement de la psychanalyse, il occupe désormais, je pense pour tous, la clef de voute d'un enseignement ordonné.
À cet effet, je tiens personnellement à remercier les trois étudiants nommés par Isabelle Boulze pour le bon déroulement de cette matinée. Je nomme Étienne De Oliveira, Vincent Brun et IVOL Réjane.
Bel Accueil, disais-je, incarne celui qui s'efforce de faciliter la rencontre entre l'Université et Colette Soler.
Je vous remercie personnellement chère Colette Soler d'avoir accepté cette rencontre avec l'Université malgré votre emploi du temps surchargé.
Si Lacan a accompli un retour à Freud, vous-même, Clinicienne de génie, ne cessez de revisiter, soutenir, rectifier, développer en votre nom, voire même poursuivre, de par votre pratique, votre enseignement et vos écrits, l'?uvre de Freud et l'enseignement de Lacan. Je suis conduit à dire, alors qu'il est classique de préciser, qu'il y a Freud - puis Lacan - puis Colette Soler.
Je tiens à vous informer du prix Oedipe 2010, ce prix qui va récompenser l'un des 5 livres de psychanalyse présélectionnés par les librairies du territoire national. Parmi eux figure celui de Colette SOLER publié aux Presses Universitaires de France : Lacan, l'inconscient réinventé. Comme je souhaite que ce livre qui est mon favori bien sûr – vous vous en doutez – l'emporte, je vous propose, sans que vous sentiez aliénés à la demande de l'Autre, de bien vouloir déposer votre bulletin dans l'urne qui se trouve à la Librairie SAURAMPS,
Le titre de votre intervention qui va suivre est : "Le Concept de répétition en psychanalyse".
A la section clinique du Département de Psychanalyse de l'Université de Paris VIII, en 1992 vous vous exprimiez en ces termes :
"Je note que dans l'usage que nous faisons du terme de répétition, eh bien, il y a beaucoup de flou. On désigne grosso modo par ce terme une butée de changement. Quand on commence à dire "le patient répète" c'est qu'on tombe sur un os. On tombe sur quelque chose qui résiste à changer, qui reste dans l'identique - c'est-à-dire qu'on veut dire par là qu'on tombe toujours sur la même chose. Puis plus loin vous précisez que tomber sur quelque chose qui s'indique comme de l'identique ça ne suffit pas à mobiliser de façon correcte le concept de répétition".
Il me tarde d'entendre la suite de votre développement.
"Le Concept de répétition en psychanalyse".
Colette SOLER :
Je remercie Jacques PUGET de cet accueil. C'est une bonne idée de convoquer Bel Accueil à propos de la répétition et de sa rencontre manquée. J'ai déjà travaillé beaucoup sur la répétition autrefois. Je ne vais pas dire tout à fait la même chose cette année puisque j'y consacre encore une nouvelle année. Le concept analytique de la répétition finalement est celui que Lacan a mis au point. Ce concept est très différent de l'idée commune de la répétition. Puisqu'il y a une idée commune de la répétition, et je parle de la répétition dans tous les champs. On en parle au fond comme l'insistance du même, le retour du même, les mêmes choses qui reviennent au cours du temps, même entre les générations : je répète ce qu'a fait ma mère, ce qu'a fait grand-père. On en parle aussi dans l'écriture, en politique, n'est-ce pas. Est-ce que ça peut recommencer ce qui fut ? Ce qui a eu lieu déjà. On en parle à propos de la crise économique.
Donc il y a une conception commune de la répétition qui est une insistance d'un retour. Au fond, ce que je voudrais accentuer d'abord, c'est à quel point tout ce qu'on peut et doit en dire la psychanalyse est opposé à l'idée commune. C'est-à-dire qu'on ne parle pas de la même chose quand on en parle à partir de l'expérience analytique telle que Freud et puis Lacan l'ont éclairée et quand on en parle dans le discours commun. au fond si vous voulez en prendre une idée, il suffit de regarder les termes.
Dans l'idée commune, on a l'idée que c'est la même chose qui recommence et l'une des premières choses que Lacan dit dans son Séminaire XI qui est vraiment le point de départ, c'est : « la répétition, c'est du neuf, toujours neuf.» Ça peut paraître paradoxal, mais ça n'est pas un paradoxe. Ensuite, on a l'idée quand on dit, c'est toujours le même, c'est un sorte d'automatisme du retour et on tombe sur l'affirmation inverse. Lacan dit : ça se produit au hasard, ça dépend de l'heur, qui désigne la fortune, le hasard. En outre, c'est toujours différent la répétition. C'est l'immixtion de la différence, c'est bien loin d'être le même. On a quand même l'idée que la répétition c'est plutôt du côté, non pas du mal, mais du malheur. Quelque chose que l'on déplore. Et Lacan finit sans ironie, parce qu'il a d'abord fondé en doctrine par dire, c'est le bon heur – en l'écrivant en deux mots – du sujet. Donc il y a une série comme ça que j'extraie sans l'expliquer, mais pour mettre en valeur vraiment que ce que l'on appelle la répétition dans l'expérience analytique n'est pas le tout-venant de cette signification. La répétition toujours neuve, ça veut dire au fond que c'est la seule chose qui ne vieillit pas. Il est important – et Lacan l'a mis en valeur – de voir que ça a été aperçu ce point avant, bien avant la psychanalyse, hors de la psychanalyse. Vous remarquerez que très souvent Lacan utilise des références, des rapprochements qui sont d'avant la psychanalyse. Ça n'est pas je crois, par souci d'érudition. Il était certes très érudit, un homme de grande culture, mais ce n'est pas par souci d'érudition. Je crois que c'est en fonction de sa thèse fondamentale que l'inconscient est lié au fait que nous soyons parlants, et s'il est lié au fait que nous soyons parlants, ce qui se découvre dans la cure analytique, on doit en avoir des traces hors de la psychanalyse puisque les parlants ne datent pas de la psychanalyse. Donc la référence que Lacan a bien mise en valeur concernant la répétition comme nouveauté qui ne vieillit jamais, vous le savez je l'avais déjà développé, c'est Kierkegaard bien avant la psychanalyse et dans un autre contexte culturel, religieux essentiellement.
Il y a pas que Kierkegaard, mais je dis quelques mots d'abord sur Kierkegaard. Kierkegaard a écrit un livre qui s'appelle La Répétition. Non seulement, il a écrit Le Concept de l'Angoisse – c'est un de ses titres – mais il a écrit La Répétition. Et dans ce livre, La Répétition, il y a un chapitre qui lui-même s'appelle la répétition, qui reprend le titre. Au fond, ce livre est assez difficile à lire, non pas que les phrases y soient complexes, pas du tout, mais parce que c'est d'une autre époque. C'est un livre qui a été écrit en lettres, c'est un homme qui écrit à un ami et il parle d'un jeune homme. Tout le livre consiste à chercher une répétition et c'est construit de la façon suivante : il fait différentes expériences, cherchant les vraies répétitions et il ne trouve que du même. Tout était pareil, il n'y avait pas de répétition. Donc vous voyez c'est déjà le thème de la répétition nouveauté. Finalement, il y a un moment dans le chapitre La Répétition où comme il dit : enfin, j'obtiens une répétition. Ça veut dire qu'il donne à la répétition une valeur, qui est une valeur ontologique. Et quand le dit-il ? Il le dit quand la jeune fille Régine avec laquelle Kierkegaard a rompu bien avant – c'est très autobiographique – il apprend qu'elle est mariée. Évidemment, ça signe qu'elle est perdue à jamais. Et là il dit : enfin, j'obtiens une répétition. Enfin je suis moi-même. Autant dire que Kierkegaard donne à la répétition une valeur ontologique, concernant ce qu'il est, concernant son être.
Lacan a entériné cette valeur, l'ontologie de la répétition différemment bien sûr, et il a publié. Kierkegaard avait anticipé Freud dans la conception de la répétition et il ajoute « destin de l'homme scientifique ». La répétition, destin de l'homme scientifique, je voudrais dire quelque chose de cette expression parce qu'elle nous indique l'historicité de la notion. L'homme scientifique, ça n'est pas l'homme de l'Antiquité où on connaissait la réminiscence, pas la notion de la répétition. L'homme scientifique, c'est connu je pense pour ceux qui ont lu Lacan, Lacan le fait dater bien sûr l'apparition de la science mais spécifiquement au niveau du discours, du cogito de Descartes : je pense, donc je suis. Voilà l'émergence philosophique de l'homme scientifique. Vous pouvez remarquer que ce « je pense donc je suis » j'en dis deux choses aujourd'hui. D'abord, je suis je ne sais pas quoi, mais je suis supposé à ma pensée. Il suffit que je pense pour qu'on sujet soit supposé. Là vous savez comment Lacan a formulé le signifiant suppose le sujet. La pensée suppose le sujet donc l'homme scientifique c'est ce que nous appelons le sujet, sujet qu'on écrit avec une barre puisque c'est ce qui est supposé entre la succession des pensées ou des signifiants. Mais ça c'est très connu chez Lacan. Ce que je veux souligner pour aujourd'hui puisqu'on parle de la répétition, c'est que ce fondement du sujet à partir de son représentant de pensée, c'est un fondement qui relève de ce que l'on appelle un solipsisme qui a été beaucoup commenté en philosophie. C'est un sujet qui est non seulement fondé par sa pensée mais qui est fondé dans sa solitude sans partenaire, ni Dieu ni autre optique de partenaire. Évidemment, ça n'est pas sans importance quand on a en tête la formule sur laquelle je reviendrais tout à l'heure, la répétition, la première définition que Lacan donne, c'est rencontre manquée.
Après ce petit développement sur les antécédents de la répétition, je voudrais insister sur ce que j'ai appelé « le temps qu'il a fallu ». Le temps qu'il a fallu pour quoi ? Pour mettre au point la notion de répétition analytique. C'est le temps qu'il a fallu à Freud et à Lacan. Lacan dit que dans chaque psychanalyse, il faut le temps. Mais c'est pas seulement dans une psychanalyse, il faut le temps, c'est dans la théorie analytique.
C'est pour ça qu'on arrête pas de travailler d'ailleurs, parce qu'il faut le temps pour mettre au point ce qu'on veut mettre au point. Alors, aussi bien chez Freud que chez Lacan, il a fallu un temps long. Ce temps il est marqué par deux dates. Pour Freud, c'est l'écart entre 1914 – son premier texte où apparaît le terme de répétition – et 1920, son Au-delà du principe de plaisir. Quant à Lacan, son enseignement, ce qui n'appartient à ses antécédents, ça commence en 53 avec Fonction et champ de la parole et du langage. Tout ce qui précède, il l'appelle « mes antécédents ». c'est-à-dire un Lacan qui n'était pas encore Lacan, selon lui. Donc ça commence en 53 son enseignement et c'est en 64 qu'il produit sa définition nouvelle de la répétition. Donc 1920 et 1964, ça n'est le début ni pour l'un ni pour l'autre, ni pour Freud, ni pour Lacan. En outre, je me suis aperçu que pour chacun, Freud et Lacan, il avait fallu deux temps pour arriver à mettre en place le concept de répétition. Je trouve cette homologie impressionnante parce qu'évidemment le temps pour élaborer, il n'est pas sans rapport avec l'inconscient lui-même. Je voudrais d'abord indiquer les deux temps. Freud introduit le terme en 1914 mais en 1914 il n'a pas le concept de répétition. Le concept freudien de répétition, ça suppose qu'il est solidaire de ce que Freud appelle l'au-delà du principe de plaisir et la pulsion de mort, c'est-à-dire solidaire de l'idée que dans ce qui est la répétition il y a quelque chose qui va contre la vie, contre les équilibres de la vie. Vous connaissez sans doute ce texte de Freud, la première idée de Freud concernant la psychanalyse, c'était que le refoulé inconscient revient par la voix de la remémoration sous transfert. On cherche dans la psychanalyse, c'était sa première idée à faire émerger des réminiscences et avec le temps en 1914, il prend acte du fait que la remémoration avait vieillie, qu'avec la remémoration on rencontre un temps qui est un temps de butée. Sous une forme très simple, le patient - Freud ne disait pas l'analysant, il disait le patient – cesse de se souvenir. Il cesse de se souvenir mais Freud s'aperçoit que dans sa relation à l'analyste, il développe les mêmes exigences que dans sa névrose infantile. C'est-à-dire que quand il cesse de se souvenir de sa névrose infantile, il la met en acte en quelque sorte dans le rapport à l'analyste. Qu'est-ce que c'est que cette névrose infantile dans l'idée première simple de Freud ? Ce sont les exigences et les attentes infantiles qui ont été déçues. Exigences, attentes et déception corrélative. Tout enfance névrotique est une enfance décevante. C'est bien un trait diagnostique parce que ce n'est pas toujours le cas pour la psychose. Freud dit, il ne se souvient plus mais il répète en acte. Il appelle ça l'Addieren. Ce qu'au fond Lacan traduira en termes d'insistance de la demande. Et il peut dire, Freud, que la répétition c'est la névrose de transfert qui réitère donc cette névrose infantile. Je cite juste une phrase de Freud, qui est très parlante. Il dit : « Le sujet le vit comme quelque chose de réel et d'actuel sans savoir que le passé est une force. » Donc sans savoir que c'est un retour du passé. Parce que pour Freud quand même la répétition est retour du passé. C'est pas le cas en réalité, on va le voir. Donc Freud met l'accent sur la face de résistance qu'il y a dans cet Addieren de l'analysant. Seulement je dis, ce n'est pas le concept de la répétition. Pourquoi ? Parce que cette mise en acte des exigences subjectives qui ont commencé dans l'enfance ne mettent pas en cause le postulat du principe de plaisir. Vous connaissez le postulat freudien. C'est que c'est la quête du plaisir qui commande le processus psychique, que c'est le principe de plaisir qui commande d'abord au refoulement, puis au retour du refoulé. Sont refoulées, d'après lui, les représentations – Lacan va dire les signifiants – qui sont désagréables parce que liées à des exigences pulsionnelles inassimilables. Exigences qui se font également valoir dans le retour du refoulé, mais sous forme masquée, chiffrée par le travail de l'inconscient, par le déplacement et la condensation, justement pour éviter le déplaisir. Le travail de l'inconscient selon Freud jusqu'à 14, ce serait un cryptage du refoulé qui fait retour, visant à éviter le déplaisir qui a motivé le refoulement. Vous voyez que dès ce départ, l'enjeu du concept de répétition ne concerne pas l'inconscient proprement dit. Ça concerne ce pour quoi l'inconscient travaille et jusqu'en 14, Freud croit encore. Une hypothèse croyance, il croit que l'inconscient travaille pour le plaisir. C'est en 1920 seulement qu'il en vient à inverser cette thèse et à dire qu'en tout cas, dans la répétition, l'inconscient ne travaille pas pour le plaisir, il travaille pour l'au-delà, un au-delà qui a quelque chose d'un peu mortifère.
Ce qui est frappant, c'est que les faits cliniques que Freud invoque en 1920, il les connaissait tous déjà avant et en particulier en 1914. J'insiste sur ce point. Ce n'est pas parce qu'il a découvert de nouvelles données cliniques que Freud produit son Au-delà du principe de plaisir. Quelles sont les données cliniques qu'il évoque au début du texte ? Ce texte absolument passionnant qu'on peut lire tous les ans et on y trouve toujours quelque chose qu'on avait pas aperçu la fois d'avant. L'Au-delà du principe de plaisir, il les énumère au-delà du texte. Il évoque vous le savez la névrose traumatique, la névrose de destinée, les jeux de l'enfant du genre du Fort-Da, son petit-fils qui joue au Fort-Da. Et puis, il évoque aussi la névrose de transfert. Au fond c'est intéressant de voir que le trauma, la névrose traumatique était connue bien avant 14, puisque la notion de névrose traumatique est apparue avec les premiers accidents de chemin de fer, pas avec la guerre de 14. Et Charcot, tout le monde connaît l'importance de Charcot pour Freud, Charcot lui-même avait produit des écrits sur le traumatisme des accidents de chemin de fer. Donc c'était déjà connu. Le jeu de l'enfant était déjà connu. La névrose de destinée était déjà connue et l'Addieren sous transfert était connu depuis 14. C'est la névrose de transfert qui le fait conclure, Freud. Il ajoutera un autre fait clinique plus tard au dossier de la répétition. Ce qu'il appellera la réaction thérapeutique négative. Mais en 1920, il ne l'a pas.
On voit que les mêmes faits sont toujours versés au compte de la répétition mais la répétition a changé de concept entre 1914 et 1920. Elle ne travaille pas pour le plaisir, elle passe au-delà de ces barrières. Elle travaille pour quelque chose qui n'est pas au service des stases de la vie, ce qu'on appelle habituellement le bonheur, c'est de l'homéostase. Et s'il y a résistance, ça résiste aux efforts de l'analyste bien sûr. Ce qui résiste, ce n'est pas le sujet, là dans le texte de Freud. C'est quelque chose qu'il met au compte du pulsionnel, pulsion de mort. C'est une notion mal formée la pulsion de mort, mais enfin, c'est ce que Freud dit : pulsion de mort. C'est la première fois que Freud évoque une résistance du pulsionnel. Jusque là il avait toujours pensé que le pulsionnel ne résistait pas, il insistait. C'était le sujet qui résistait. Donc il n'y a pas de découverte de nouveaux faits cliniques, il y a l'invention d'une nouvelle façon de penser les faits, de les conceptualiser et qui a bien sûr des conséquences pratiques. Le temps pour comprendre, pour Freud, a duré 6 ans. Le temps attesté, 6 ans. Ce qui m'avait amenée à dire, 1920, c'était une passe de Freud. Pas une passe dans son analyse, mais une passe à une nouvelle articulation, une nouvelle historisation de l'expérience, selon l'expression de Lacan. Mais vous savez que cette passe, ce passage en tout cas, les premiers freudiens, ceux qui entouraient Freud au départ, ceux qui avaient été convaincus que l'inconscient travaillait pour le principe de plaisir, pour le bien-être de créature, pourrais-je dire, beaucoup d'entre eux ne sont pas passés avec Freud et ont regimbé, résisté, refusé d'accepter cette notion. D'ailleurs, c'est une occasion de voir qu'une passe ne porte que si elle parvient à passer à d'autres. Heureusement quelques-uns l'ont admis. Alors Lacan, c'est une constante chez lui, dès le départ il a relayé cette passe freudienne. Il a toujours considéré que le concept freudien de répétition et la pulsion de mort étaient centrales, nodales pour la psychanalyse. Mais, ce qui est frappant, c'est que lui aussi, Freud, a eu besoin d'un temps pour prendre la mesure de ce qu'il y avait de nouveau dans cette avancée freudienne. Je donne une idée de ces deux temps chez Lacan qui sont plus difficiles à percevoir que chez Freud parce que Lacan vient en second. Dès le début, vous savez comment il procède Freud, à chaque étape, il reprend tous les concepts freudiens. Donc il y a la formulation du concept freudien à l'époque du stade du miroir… ils y sont tous. Alors, deux temps, 55 et 62. Le 26 avril 1955, dans le séminaire, qu'il reprend dans la lettre volée, à la page 45, Lacan pose que l'automatisme freudien de répétition ne saurait être conçu comme un rajout, fut-il même couronnant l'édifice doctrinal de Freud. Il insiste : « c'est sa découverte originale que Freud réaffirme, à savoir la conception de la mémoire qui implique son inconscient ». À l'opposé, en 69, dans l'envers de la psychanalyse, il désigne 1920 comme le point de rebroussement de la découverte de l'inconscient. L'expression « point de rebroussement » indique la discontinuité. Un peu plus loin, Lacan précise que l'énonciation de Freud a eu deux temps, d'abord l'articulation de l'inconscient, qui a permis à Freud de situer le désir, et Lacan dit : « à ce niveau, rien ne paraissait imposer la répétition.
Puis deuxième temps, l'introduction de la répétition référée donc à l'au-delà et à la jouissance. Lacan a d'abord souligné qu'entre inconscient et répétition, entre les concepts d'inconscient et de répétition il n'y avait pas de rupture, il y avait une continuité. Disons même que dans ce premier temps il homologue la répétition à l'inconscient, comme si c'était l'inconscient qui répétait, et de façon précise, avec des expressions précises. Il dit : « la répétition, c'est le retour des signes ». Dans le contexte, signes ça désigne les éléments de la syntaxe inconscient, ça veut dire le signifiant qui détermine le sujet. La répétition retour des signes veut dire, la répétition c'est l'inconscient au travail. Ça veut dire que la répétition, que ce qui se fait valoir, c'est l'ordre symbolique lui-même, l'ordre symbolique langagier de l'inconscient. En 64 seulement, Lacan pose l'hétérogénéité des deux concepts, inconscient et répétition, et il le présente lui-même comme une avancée nouvelle. Il dit même, « si nouvelle – si vous avez lu le Séminaire XI – c'est si nouveau ce que je vais vous dire, qu'il faut que je vous le dise sans détour et d'un seul jet. » Si on admet ça, ça veut dire, si on veut être rigoureux dans ce qu'on dit et surtout dans ce qu'on cite, que tout ce que Lacan a dit avant 64 de la répétition n'est pas la répétition. Des citations d'avant 64 sur la répétition, vous allez en retrouver des quantités.
La nouvelle avancée de Lacan, j'insiste cette année sur la cause, implique de séparer l'ordre de l'inconscient de l'ordre de la répétition. Bien entendu, les deux sont liés. Il n'y a de répétition que parce que nous sommes parlants et que étant parlants, nous avons un inconscient langagier. Mais il faut distinguer les deux concepts. L'ordre langagier de l'inconscient fonde la nécessité de la répétition mais on ne peut pas les homologuer. D'ailleurs Lacan, à ce moment-là, 64, complète la liste de tout ce que n'est pas la répétition. En 55, il avait déjà dit : « la répétition n'est ni la reproduction (du même, sous-entendu), ni la modulation par la conduite d'une sorte de remémoration agie ». Cette expression « modulation par la conduite d'une sorte de remémoration agie » désigne à l'évidence l'Addieren freudien. Donc la répétition n'est ni la reproduction du même, ni l'Addieren et il ajoute en 64 : elle n'est pas le retour des signes de l'inconscient. Et là c'est contre lui-même qu'il parle, contre ce qu'il avait dit en 55. Cela concrètement a une grande portée. Ça veut dire que la répétition ne se déchiffre pas. C'est l'inconscient qui se déchiffre. Dans le travail analytique sous transfert, l'analysant qui pense ou qui aligne des signifiants dans l'association libre, qu'est-ce qu'on lui demande de faire ? On lui demande, la règle analytique lui demande, je pourrais dire, de mettre l'inconscient en exercice – l'expression est de Lacan, à propos de l'hystérie. Mettre l'inconscient en exercice, c'est ce que l'on appelle l'hystérisation analysante et à partir de cette hystérisation, de cet inconscient en exercice dans l'association libre on tâche de déchiffrer, on tâche d'extraire les termes signifiants qui organisent, qui reviennent, qui insistent et qui organisent la parole analysante. La thèse de Lacan c'est que le transfert n'est pas la répétition. La répétition n'est pas l'inconscient et le transfert n'est pas la répétition. Néanmoins, le transfert conduit à la répétition. Pourquoi ? Lacan parle de « la répétition qui vient à notre charge », à nous analystes, celle qui vient à notre charge. Ça veut dire que ce n'est pas n'importe laquelle. Dans la psychanalyse, nous avons affaire à une répétition que je vais dire provoquée. Mettre l'analysant au travail du je parle, le travail de sa vérité, ça conduit à la répétition. Partout ailleurs, je veux dire hors analyse, et sauf quand on est Kierkegaard, qui était très spécial il faut dire, la répétition on cherche à l'éviter. Nous dans la psychanalyse nous la programmons. C'est pourquoi aussi la psychanalyse permet de l'éclairer. Je crois que de ces quelques remarques, une grande orientation se déduit, n'est-ce pas. Articuler l'inconscient, ça met à jour ce que Lacan appelle la nécessité de la répétition. La répétition est unique, dit-il, à être nécessaire. Autrement dit, le nécessaire il le traduit d'une façon très parlante dans les termes de la logique modale quand il traduit le nécessaire en disant : c'est ce qui ne cesse pas de s'écrire. Je laisse le « s'écrire » de côté, mais ce qui ne cesse pas. Évidemment ça donne une orientation pratique concernant au moins les espoirs que l'on peut mettre dans l'analyse. On peut attendre beaucoup d'une psychanalyse mais il faut bien savoir ce qu'on ne peut pas en attendre. Je le formule sans nuance. Il n'est pas question de guérir la répétition. Il est pas question, Lacan le dit mieux, il dit : « pas question d'en venir à moi ». Ce n'est pas sur elle que porte l'effet thérapeutique. Il y a des effets thérapeutiques cependant. Quand Lacan dit, elle est nécessaire, il se réfère à Freud, parce que Freud lui-même avait évoqué l'Ananké, la nécessité, la grande nécessité.
Ça veut dire que quand on expose un cas, ça arrive qu'on expose des cas cliniques parfois, et qu'on décrit, parce que quand on expose un cas en général, c'est un cas qu'on considère comme LE succès. C'est rare que j'expose des cas pour dire : voyez comme c'est raté ! C'est raisonnable. Mais quand on expose un cas où on décrit l'arrêt d'une répétition, il s'agit toujours d'autre chose que de l'arrêt d'une répétition. Il s'agit soit d'un bouger du symptôme, c'est pas la même chose ; soit d'un bouger de la plainte du sujet à l'endroit du symptôme ou à l'endroit de la répétition. Et donc là on mesure l'utilité des concepts, l'utilité pratique des concepts.
Cette répétition, il faut quand même que je dise un mot de ce que c'est. Le premier mot de ce que c'est. La première expression que Lacan en donne dans le Séminaire XI, c'est pas la dernière mais elle restera valide jusqu'au terme, vous le savez, c'est « rencontre manquée ». Quand on lit ça pour la première fois, on peut être surpris. Moi, je me souviens de ma surprise la première fois que j'ai lu ça. J'étais surprise, perplexe, curieuse. Je voulais savoir ce que ça pouvait bien vouloir dire. La formule évidemment a des résonances, des significations pathématiques. Rencontre manquée, c'est parlant, parce qu'on en a une expérience de la rencontre manquée. On pourrait dire dans une analyse, on parle de rien d'autre que des rencontres manquées qui ont commencé très tôt dans la vie, comme Freud s'en est aperçu et qui, ma foi, durent très longtemps. Ça semble nous placer assez loin des résonances des formules de Freud, si on s'occupe de la résonance de l'expression, pas de sa logique, pas de son fondement. Pour Freud, quand il construit en 1920 la notion de la répétition, et qu'il la motive de l'Au-delà du principe de plaisir, quand il dit que c'est ce qui va contre le principe de plaisir, c'est une façon de dire qu'elle se motive de la jouissance puisque l'Au-delà du principe de plaisir de Freud, Lacan l'a retraduit avec ce terme jouissance.
Donc pour Freud, la répétition se motive de la jouissance. On dit quelquefois que ça c'est la thèse de Lacan, pas du tout. C'est la thèse de Freud, retraduite par Lacan dans la mesure où Freud dit « au-delà du principe », Lacan dit jouissance. Mais c'est la thèse de Freud. Tandis que quand on dit rencontre manquée, l'expression n'évoque pas immédiatement le rapport du sujet à sa jouissance. Elle évoque le rapport à un partenaire. Qu'est-ce qui se rencontre habituellement dans l'idée commune qu'on en a ? On rencontre un partenaire. Il y en a beaucoup de types de partenaires, mais on rencontre plutôt un partenaire, à moins qu'on ne traduise la thèse de Freud en disant, le vrai partenaire c'est la jouissance. Là c'est encore autre chose, mais pour l'instant je laisse de côté. Lacan lui dit, la rencontre manquée en 1965, il écrit – quand il l'écrit c'est beaucoup plus important car chaque mot, chaque virgule est pesé : « le manque à la rencontre ». vous voyez, il y a une nuance entre rencontre manquée et manque à la rencontre. Il dit que « dans le manque à la rencontre s'isole le rapport au réel ». Le manque à la rencontre s'isole comme rapport au réel. Ce qui peut même pousser à dire d'entrée que la répétition c'est la rencontre de la rencontre manquée. Une rencontre qui se fait au hasard, la rencontre manquée elle relevant du nécessaire. En tout cas vous voyez que dire le manque à la rencontre s'isole comme rapport au réel, ça nous indique que la question de la répétition nous place au c?ur de la question du réel pour la psychanalyse.
Mon dernier livre, L'Inconscient réinventé est consacré à cette question. Il manque beaucoup de choses, la question n'est pas achevée pour moi. C'est sur ce point que j'ai voulu publier quelque chose. Effectivement, la question du réel est cruciale dans la psychanalyse puisque dans la psychanalyse finalement on ne fait que parler. La parole véhicule autre chose. Elle véhicule des signifiants, il y a une objectivité des signifiants. Elle véhicule des pensées. On peut isoler des pensées par des propositions qui se bouclent. Mais néanmoins, la question centrale c'est quand même dans une pratique qui est uniquement langagière, qu'est-ce qu'on peut atteindre de réel dans une pratique uniquement langagière ? Il faut bien qu'on atteigne quelque chose de réel. On est sûr qu'il y a du réel en jeu. Il y a au moins ça dont on est sûr dans la mesure où avec cette pratique langagière, on obtient des changements sur les symptômes. Or, les symptômes ne sont pas seulement de nature langagière. Chaque fois qu'on dit symptômes, il y a du réel, ne serait-ce que le réel de la jouissance qu'ils incluent. Freud ne disait pas jouissance, il disait « substitut sexuel ». C'est pas loin. Donc c'est une question centrale pour la psychanalyse.
Rencontre manquée, je vais quand même reprendre quelques exemples pour qu'on ne soit pas trop loin de ce qu'on rencontre tous les jours. Et puis quand même, souligner déjà un paradoxe. Si vous prenez le Séminaire de 64, Lacan donne deux exemples de rencontre, de répétition, rencontre manquée. Un qui est très connu : c'est l'exemple du rêve « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » et un autre qui est quasiment passé inaperçu. Il ne figure même pas dans les petits sous-titres. C'est le cas Régine. Régine n'est pas nommée, mais celui qui est nommé c'est Kierkegaard, et commenté sur un petit paragraphe, c'est un deuxième exemple. Il y a un troisième exemple dans l'enseignement de Lacan qui se trouve dans Télévision. C'est à propos de la Béatrice de Dante.
Le premier exemple, je ne sais pas si tous ont en tête tout exemple du Séminaire XIV, peut-être pas. Donc je le rappelle. Ceux qui le connaissent n'en seront sûrement pas lassés – de l'exemple j'espère !
Lacan prend un rêve raconté par Freud pour illustrer ce qu'est la répétition/rencontre manquée. Le paradoxe c'est que quand Freud a présenté ce rêve, il l'a présenté en pensant que ce rêve confirmait son idée du rêve travaillant pour le principe de plaisir. Lacan reprend le même rêve et nous montre que ce rêve travaille pour la répétition, c'est-à-dire juste le contraire du principe de plaisir. Donc il y a un petit paradoxe là. Il est apparent. Le rêve, je vous le rappelle pour ceux qui ne l'auraient pas en tête, il y a un autre paradoxe d'ailleurs, c'est que prendre un rêve pour illustrer la répétition, au fond un rêve ça ne se produit qu'une seule fois. Donc ça revient à dire que la répétition n'a pas besoin de la réitération, contrairement à ce qu'on s'imagine. On s'imagine non seulement que la répétition c'est du même, mais que c'est du multiple, il faut que ça revienne. Il faut que ça se réitère. La répétition – j'ai choisi comme titre d'une prochaine conférence à Toulouse : la répétition ne se produit qu'une seule fois, c'est une citation de Lacan. Je me serai peut-être pas enhardie à l'introduire de mon cru parce qu'elle est tellement apparemment paradoxale. Donc déjà présenter un rêve qui ne se produit qu'une seule fois, pour illustrer ce qu'on croit être le multiple de la réitération, ça nous donne une indication. Le rêve, il est bien connu des lecteurs. C'est un père qui a perdu son fils. Le contexte est le suivant : un père qui vient de perdre son fils, le fils est dans la chambre mortuaire, veillé par un vieillard. Le père est dans la pièce à côté qui prend un peu de repos, et le père rêve. Rêve d'un père donc à propos d'un fils mort, qui est dans la pièce à côté. Et le rêve est le suivant. Son fils s'approche de lui, le regard plein de reproche et profère cette phrase : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » Impressionnant, comme rêve. Il y a de quoi se réveiller. Un rêve qui réveille. De fait, dans la pièce à côté, la chandelle était tombée et avait mis le feu aux draps. Il y a des commentaires de Lacan sur le rêve pour expliquer le rapport entre cet accident de hasard, la chandelle qui brûle, puis la phrase « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » Je laisse ça de côté, je veux commenter que la rencontre manquée. La rencontre manquée, quelle est-elle ? Évidemment, on peut la commenter sous différentes facettes, mais c'est la rencontre manquée entre père et fils ou entre fils et père. « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » et le regard de reproche, ça interpelle le père qui jamais ne se rencontrent en quelque sorte. Ça interpelle le manque à la réponse, le manque au père de la protection, au père tutélaire. Donc on peut dire, dans la bouche d'un fils, cette phrase ça illustre la rencontre manquée. Comme c'est le rêve d'un père, évidemment tout père a été un fils, mais comme c'est la rencontre d'un père, on pourrait aussi commenter que c'est le manque à la rencontre du fils. Le père ne rencontre pas plus le fils que le fils ne rencontre le père. C'est toujours raté, la relation des pères à leurs fils. C'est curieux d'ailleurs. Ça c'est une parenthèse.
Dans la psychanalyse actuellement, on insiste jusqu'à plus soif sur les malheurs de la relation fille/mère, n'est-ce pas. Il y a un matériel clinique qui le justifie. Mais c'est curieux comme on a cessé de parler – ce qui a pas toujours été le cas – on a cessé massivement de parler de la rencontre manquée de père à fils et de fils à père. On en entend pourtant toujours parler dans les psychanalyses. Donc ici on voit bien que la rencontre manquée, c'est celle du fils au père aussi bien que du père au fils. Il y a une indication de plus dans le texte de Lacan qui est difficile à situer quand on n'a pas vraiment l'ensemble de ce que Lacan a déplié autrement. Il insiste sur quoi, Lacan ? Il insiste sur le fait que pour ce père, on prend dans ce rêve une idée de ce qui fonde la rencontre manquée. Et qu'est-ce que c'est ? Il s'appuie sur le fait que du fils, qu'est-ce qui se dégage du fils, son regard et sa voix. C'est-à-dire que ce fils-là dans le rêve, pour le père, ce n'est pas le fils, ce sont deux objets pulsionnels, voix et regard. Et Lacan juxtapose ses développements sur le père et sur le fils avec ces deux objets, sans qu'on voit bien comment ça s'articule. Eh bien, ça s'articule, c'est essentiel. Je vais y revenir après.
Le cas Régine, le cas Béatrice, je ne développe pas. Au fond là, on entre dans la répétition comme rencontre manquée avec la femme. Comme rencontre manquée au niveau du couple sexuel, qui est un axe que Lacan a beaucoup plus accentué après avec l'idée qu'on ne rencontre jamais la femme comme autre, ce qu'elle est comme autre dans son être, ça ne se rencontre jamais. Toute la question, c'est qu'est-ce qui cause la rencontre manquée comme nécessaire ? Qu'est-ce qui la fonde ? Qu'est-ce qui permet de dire qu'elle est nécessaire ?
Première réponse qu'on peut donner, j'essaye de les ordonner pour que ça devienne bien compréhensible, mais on pourrait les prendre autrement. Première réponse, c'est le statut de jouissance qui fonde les rencontres manquées. Pourquoi ? Parce que la jouissance du parlant, chez le parlant, de quelque façon qu'on la prenne, la jouissance ne fait jamais lien. La jouissance, elle est très peu sociale, très peu socialisante, plutôt solipsiste comme le cogito de Descartes. Effectivement, on jouit quelquefois par la médiation d'un autre ou d'une autre mais quand même tout seul. Donc le statut de la jouissance déjà est tel qu'il objecte au lien. Ça c'est un premier pan de ce qui fonde la rencontre manquée. Maintenant évidemment, ce que la psychanalyse a mis à jour et spécifiquement Lacan, c'est que le statut de la jouissance du parlêtre n'a rien de naturel. Ce n'est pas la nature qui préside à la jouissance du parlêtre, même si pour jouir, il faut un corps qui est un organisme animal en quelque sorte. Ce qui préside au statut de la jouissance, c'est précisément le langage et l'inconscient langage. Le langage de l'inconscient c'est lui qui opère, c'est un opérateur. Ça n'exprime pas l'être, mais c'est un opérateur sur la jouissance. Ce qui fait que les jouissances d'un parlant sont des jouissances que je peux dire ordonnées par l'inconscient. En prenant le mot ordonné au double sens du terme. Ordonné, ça veut dire à la fois commandé et ça veut dire mis en ordre en quelque sorte. Là les jouissances du parlêtre, au pluriel parce qu'il n'y a pas qu'une seule guise. Donc rencontre manquée, en raison du statut de la jouissance, qui lui-même ce statut, découle de l'incidence du langage sur le vivant. Et quel est – alors là pour dire ça en bref, c'est quand même un peu difficile, mais enfin j'essaye – qu'est-ce qui dans les effets de l'inconscient langage programme la répétition ? C'est ça la question. Les effets de l'inconscient langage, il y a donc 3 termes. Il y a l'inconscient langage, les effets sur la jouissance, résultat la répétition. L'inconscient langage, quels sont ses effets dans le champ de la jouissance ? Parce que le champ lacanien, c'est ce que Lacan appelle le champ de la jouissance. Le premier effet extrêmement accentué dans l'enseignement de Lacan, dès l'entrée, au départ et qui a été le mieux capté par les lecteurs, c'est l'effet de perte. Premier effet, c'est un effet de perte. L'expression « le langage meurtre de la chose » apparaît au début de l'enseignement de Lacan. L'effet de perte, on en a un exemple qui est bien connu, qu'on répète beaucoup, c'est justement l'exemple du jeu de l'enfant que Freud a placé au début de son texte l'Au-delà du principe de plaisir, pour introduire la répétition, entre autre. Ce jeu du Fort-Da, vous savez cet enfant, petit-fils de Freud a deux ans et demi, qui a un premier binaire phonétique Fort-Da, si on le dit en français, disons-le en français : là/pas là. Il commence avec ça à symboliser les présences/absences de sa mère. Elle est là / pas là. Il se met à développer ensuite un jeu qui est pas le jeu du là, qui est pas le jeu de la présence, qui est le jeu de l'absence. Il la fait disparaître. Lacan a longuement commenté. Depuis le début, il y est revenu sur ce Fort-Da. Ce Fort-Da est à la base de son écriture de la métaphore maternelle. Ça veut dire que dès que l'on a un binaire signifiant Là / pas Là, la présence réelle pleine est perdue puisque quand elle sera là, il y aura le Pas là signifiant qui creusera sa présence et quand elle ne sera pas là, il y aura le Là qui pourra anticiper sa réapparition.
C'est un exemple formidable pris de la clinique freudienne pour illustrer l'effet de perte de l'activité signifiante quand un enfant entre dans une activité signifiante. Lacan va formaliser cela de façon plus logique au fil du temps, pas à pas. Vous trouverez dans la logique du fantasme des formulations qui sont très parlantes avant de les créer logiquement et qui reprennent en réalité un schéma que Freud a introduit à la fin de l'interprétation des rêves pour rendre compte de l'apparition du manque qui fonde le désir. Lacan dit que ce qui est à répéter, n'importe quoi, une expérience de présence, d'absence, de satisfaction, d'insatisfaction, peu importe, pour être répété, il faut que l'on parle de répétition. Il faut, ce qu'il appelle un répétant, c'est-à-dire un trait qui peut être un trait linguistique, une image, un phonème, une odeur, qui permette d'identifier ce qui est à répéter. Dès que l'on a le trait répétant ce qui est à répéter, ce qui était à répéter est devenu le répété. Le répété, par définition s'indiffère de ce qui était à répéter. Immixtion de la différence introduite par le trait unaire, le trait qu'il faut pour identifier l'expérience première. Lacan le dit très simplement dans le compte rendu du séminaire sur le Lac, ce qui fut répété diffère. Autrement dit, ce qui fut est perdu. Et c'est très étonnant qu'on ait pu produire la notion de retour du passé alors que la répétition, c'est la perte du passé. Dès que vous avez un trait pour identifier ce qui fut, ce qui fut est perdu, ce qui en reste, le répété en diffère. La répétition du coup ne peut pas être le retour du même, ce qui fait que l'inconscient est fait de traits unaires. La répétition n'assure pas le retour du même, elle assure du retour mais différent. C'est le premier effet et Lacan le formalise dans un séminaire en disant dès qu'il y a un trait, vous allez écrire un, il y a une perte que vous pouvez écrire l'objet a. Le Un implique de la perte. C'est le premier grand effet sur la jouissance.
Ensuite, il y a la question, après la perte de jouissance, on ne peut pas nier après avoir souligné la jouissance qu'il n'y a pas, qu'il n'y a plus, qu'il n'y aura plus jamais, on peut s'amuser avec les mots. Interrogeons-nous sur la jouissance qu'il y a, parce qu'il y a quand même de la jouissance pour les êtres parlants. Et au fond, telle est la thèse majeure sur la jouissance qui reste. À côté de ce que Lacan appelle la jouissance castrée, la jouissance castrée, c'est l'effet du Un, la jouissance qu'il appelle phallique. C'est une jouissance qui implique en elle-même le fondement de perte. Ce qui s'ajoute en quelque sorte à cette jouissance-là, que Lacan appelle parfois jouissance de l'autre, l'autre des signifiants, c'est la jouissance pulsionnelle, la jouissance des pulsions morcelées, les 4 pulsions morcelées avec leurs 4 guises de plus de jouir. L'objet oral, anal, scopique et invoquant. En fait, la notion d'objet a condense, chez Lacan, l'effet de perte et l'effet de jouissance qui reste. Parce que l'objet a, ça désigne à la fois ce qui manque, c'est l'objet qui manque dit Lacan en 76, ça désigne la jouissance qui manque et puis ça désigne aussi les plus de jouir qui ne manquent pas, que l'on peut quand même acquérir. Au fond, il est vrai, si je reviens au couple sexué, ça ne fait aucun doute que tout le champ de l'érotisme suppose la mise en action des pulsions partielles. Le champ de l'érotisme, c'est ce champ où un corps qui jouit tout seul dans tous les cas néanmoins investit un autre corps, a besoin d'un autre corps pour sa propre jouissance. Alors, l'espoir de l'amour c'est que dans cette approche d'un autre corps, il y ait l'approche de l'autre sujet, de l'autre jouissance, il y ait de l'union, de la fusion. Ça, c'est un espoir de l'amour, ne faire qu'un, ça traverse les siècles, ça procède de la psychanalyse. C'est le mythe qui est évoqué dans Le Banquet, on cherche sa moitié, on cherche ce qu'on a perdu, pour ne refaire qu'un. Ça n'est pas un grand mystère et au fond, qu'est-ce qui objecte à ce ne faire qu'un ? C'est justement ce qui préside à l'érotisme. Ce qui préside à l'érotisme, c'est au fond l'attraction de vos propres objets pulsionnels recherchés dans l'autre. Ce n'est pas l'autre dans ce qu'il est qui vous attire, c'est vos propres objets placés dans l'autre.
Kierkegaard a eu l'intuition de ça. Kierkegaard ne s'exprime pas en termes de jouissance des corps, ça va de soi, Kierkegaard s'exprime en termes de rapports à la jeune fille. Mais Lacan souligne qu'il a aperçu que ce qu'il cherchait dans l'autre, ça n'était que lui-même avec sa mémoire forte. Et en effet, si vous lisez La Répétition de Kierkegaard, vous y trouvez un paragraphe où il est dit ceci du jeune homme : « cette jeune fille qui est le c?ur de ses pensées, à laquelle il pense quasiment jour et nuit depuis des années, de cette jeune fille, il ne sait rien et c'est le dernier de ses soucis ». Il y a tout un paragraphe pour expliquer comment ce qu'elle est dans son être propre n'a aucun intérêt pour lui, elle est la jeune fille, elle est le signifiant attractif, rien de plus.
De façon homologique, on peut dire que dans le rapport sexué, au fond ce qui objecte à la fusion des êtres, des corps, des jouissances, c'est l'objet a, propre à chaque sujet qui est la seule chose qu'il puisse rencontrer. Et de là, vous comprenez pourquoi dans le commentaire du rêve « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » sans bien expliciter le lien, Lacan en vient à commenter que le fils n'est là que comme voix et regard. Ça veut dire qu'il n'est pas là comme cet enfant dans sa singularité propre, dans son être propre, il est là comme portant les objets du père.
Là-dessus évidemment, Lacan diverge de Freud. Freud disait : ça illustre ma thèse, que le rêve obéit au principe de plaisir puisque l'enfant mort apparaît comme vivant. Et que donc, Freud pensait que ce rêve satisfaisait un v?u d'avoir l'enfant toujours vivant. Ce serait une joie évidemment pour le père. Mais Lacan y voit tout autre chose, il y voit au contraire la non-rencontre, il y commente la non-rencontre père-fils.
Donc, la répétition, elle est une conséquence de l'inconscient, elle n'est pas l'inconscient. Et plus précisément des effets de l'inconscient langage sur le statut de la jouissance de chacun des parlants. Finalement, qu'est-ce que la psychanalyse en fait ? Elle ne la soigne pas, elle la révèle comme irrémédiable. Elle la révèle comme impossible à supprimer et j'ai entendu récemment un collègue dire : « en quoi l'impossible serait satisfaisant? » Effectivement, on peut se dire, mais est-ce que ça n'est pas pire si c'est irrémédiable ? Pas du tout. L'irrémédiable, c'est beaucoup moins pire que l'espoir.
Parce qu'au fond, tant qu'on espère – ça c'est vrai dans tous les domaines – quand on espère un impossible, on est promis à la déception. Et que donne comme affect la déception réitérée ? Ça donne le sentiment d'impuissance, d'incapacité. Lacan a beaucoup accentué cette idée, conclure à un impossible, ça soigne le sentiment d'impuissance. Il y a un postulat dans le sentiment d'impuissance, c'est que la chose que l'on n'arrive pas à faire ou à obtenir, on l'impute à soi-même, à son incapacité et on se plaint « je suis nul, je suis un incapable. Je ne suis pas une vraie femme. Je ne suis pas un homme. Je n'arriverai jamais à rien. » C'est ça la basse de la parole analysante, c'est la basse en termes de musique.
Donc, c'est terrible quand même l'impuissance, le jour où un sujet parvient à poser une conclusion d'impossibilité, ça ne veut pas dire que ce qu'il n'arrivait pas à faire, il va arriver à le faire. Il ne va sûrement pas arriver à rencontrer l'autre parce que ça, c'est un impossible, mais au moins, il ne va pas se charger du fardeau de la faute et de la culpabilité qui va avec.
Je m'arrête sur ces paroles-là.
On enchaîne directement pour les questions.
Colette Soler :
Concernant la science, il faut dire une première chose, c'est que la science ne laisse jamais penser que tout est possible. Vous ne trouverez jamais un vrai scientifique qui pense que tout est possible. Au contraire, c'est le contraire, les scientifiques, quand ils parlent, considèrent que plus ils avancent plus il y a de choses à découvrir. Du moins comme disait l'un d'eux « plus s'étend le champ de ce qu'ils ne savent pas ». C'est l'idéologie de la science qui veut faire croire que tout est possible dans notre régime capitaliste. Donc, ça n'est pas vraiment la science. D'ailleurs, Lacan essaie de fonder mathématiquement en référence à la mathématique, en référence aux différents impossibles, que ce soit l'impossible de Gheden ou d'un suivant. Il essaye de fonder mathématiquement l'impossible, ça va dans le même sens. La science ne croit pas au tout possible.
Maintenant évidemment, il y a une crédulité à l'endroit de la science, il y a une religion de la science actuellement. Ces scientifiques président à la publicité et génèrent des croyances qu'on va pouvoir élargir. Ne pas vieillir, voire ne pas mourir, tout le monde s'attend de vivre jusqu'à 120 ans. Je ne sais pas si c'est un cadeau mais en tout cas, c'est à l'horizon. C'est-à-dire que la science est venue étayer les vieux mythes, les vieux rêves qui étaient autrefois des mythes et des rêves. La science, l'idéologie de la science ou la religion de la science s'avancent en disant « avec la science, on y arrivera ». « Yes, we can » comme disait quelqu'un d'autre.
Alors maintenant, la question de l'impossible, évidemment le problème qui se pose c'est comment, parce que l'impossible, Lacan dit « il faut le démontrer ». Il ne s'agit pas de l'affirmer, il s'agit de le démontrer. Ce qui pose une grande question : comment dans une psychanalyse où on demande à un analysant de ne pas réfléchir, de dire ce qui lui passe par la tête, pourrait-on démontrer quelque chose ? Alors que la démonstration vient quand même d'un protocole. Il est donc très certain qu'il ne suffit pas qu'un sujet se dise « c'est l'impossible alors ». Ça n'aura pas d'effet, ça sera sans effet. Il suffit évidemment, il peut avoir lu dans des livres, il peut avoir écouté ma conférence, ça ne lui fera pas acquérir une conclusion de l'impossible. C'est-à-dire que la conclusion de l'impossible doit se tirer dans une analyse. Comment est-ce possible à partir de l'association libre et du déchiffrage de l'association libre ? J'ai écrit là-dessus déjà pas mal et Lacan nous a donnés des indications sur ce point. Il y a d'ailleurs des textes un peu différents. Donc, c'est des textes de 73 ou pire, qui se trouvent au début de Scilicet 5, un texte casse-tête comme il n'y en a pas deux que je suis en train d'essayer d'expliquer en ce moment et puis l'introduction à l'édition allemande des écrits.
Qu'elle est la thèse ? La thèse, c'est que dans l'analyse, l'impossible se prouve par la contingence. Ça veut dire que justement, la répétition permet de prouver l'impossible de deux façons. Dans une analyse, on déchiffre quoi ? On déchiffre ses modalités de jouissance. Il y a quelque chose là-dessus, ça c'est sûr. On déchiffre son symptôme, on obtient quelques signifiants, comment dans son érotisme propre qu'on soit homme ou femme. Et donc, en déchiffrant la jouissance, qu'est-ce qu'on aperçoit ? On aperçoit que la jouissance, ça n'écrit que du 1 ou du a de façon réitérée. Ça n'est pas ça la répétition, ça n'est pas qu'on écrit que du 1 ou que du a ; ça, c'est l'effet de l'inconscient. La répétition, c'est le résultat. C'est que n'écrivant que du 1 et que du a, pour le dire en image, le 2, on ne le rencontre pas. D'où les développements de Lacan sur l'inaccessible mathématique.
Et donc, l'impossible se démontre de façon faible d'une certaine façon, ça n'est pas une démonstration mathématique. Mais ça se démontre par la réitération, qui n'est pas répétition, de ce que l'on rencontre en fait. Et on rencontre le 1 et le a. Et ça donne que les rencontres de l'amour sont contingentes, elles dépendent du hasard, elles dépendent des bonnes rencontres. Donc, Lacan peut dire que cette contingence elle-même démontre l'impossible. C'est-à-dire que rencontrer une femme à répétition, parce que l'on peut en rencontrer plus qu'une, à rencontrer jamais qu'une femme, une particulière, on démontre que la femme, on ne va pas la trouver.
Donc, c'est la direction de la solution de la réponse à la question que vous posez. Mais il est sûr que l'impossible, on peut tirer la conclusion de l'impossible qu'à se l'être rentrée dans la peau, si je puis dire. Ça n'est pas une confusion mentale.
Puget me disait de parler peut-être des 3 temps de la répétition. Je m'en garderais bien parce qu'il n'y a pas 3 temps de la répétition. C'est tout ce que j'ai cherché à expliquer aujourd'hui. Il y a bien du 3 puisque bien sûr, moi-même je l'ai développé d'ailleurs dans les années antérieures. Lacan le dit « il faut 3 pour fonder la répétition. Ça n'est pas 3 répétitions, c'est 3 traits unaires réitérés pour faire une répétition ». Donc, le 3 de la répétition, le 3 est bien lié à la répétition, c'est tout à fait vrai mais je préfèrerais qu'on ne dise pas « 3 temps ». Parce que si on dit « 3 temps », on ramène la répétition vers le multiple des réitérations.
Les 3 temps, je l'avais commenté à l'époque un peu différemment, pas à partir d'un acte manqué mais à partir de la perte. Il faut 3 temps pour produire l'effet de perte. Il y a le temps de ce qui fut, l'expérience première, temps 1. Au temps 2, il y a un trait et l'expérience première devient le répété, on a donc déjà perdu quelque chose, on a perdu l'expérience première, on a en a une autre. Donc, au temps 2, c'est l'effet de perte. Et au temps 3, se renouvelle le même processus, le répété répété diffère et donc, là on a la réitération de la perte. Avec cette réitération de la perte, on peut dire vraiment on entre dans la répétition irrémédiable.
Donc, je préfère qu'on ne dise pas 3 temps mais les 3 traits qu'il faut à la répétition unique d'être nécessaire.
Donc, le champ, Jacques Puget évoquait la métaphore se demandant si la métaphore nous sortait de là. Je ne pense pas mais il faut avoir en tête, pour ceux qui travaillent Lacan que la conception de la métaphore et de la métonymie chez Lacan a changé entre ce qu'il en dit dans « la Question préliminaire à tout traitement de la psychose » et ce qu'il en dit à partir de Radiophonie dans les années 70. Donc, laissons les premières formulations. Si on prend les dernières formulations, les pulsions en jeu dans l'érotisme passent par la métonymie, jamais par la métaphore. C'est par la métonymie que ça passe. Il explique ça assez bien dans les textes de Radiophonie, réponse à la question 3. Effectivement, les pulsions sont métonymisées dans le langage. Les signifiants servent à métonymiser les objets pulsionnels. Alors Lacan a d'abord dit, et ça ne se contredit pas, ça s'ajoute, « la métonymie, c'est la métonymie du manque. D'un trait à l'autre, ce qui se véhicule, c'est le manque introduit par [12:50] », d'accord. Mais, il ajoute ensuite que « ce qui se métonymise, c'est de jouir à partir des mots du langage », et il donne un exemple. C'est bien les exemples pour saisir les choses abstraites. Il nous donne un exemple qui ne vient pas de la psychanalyse, qui vient de la littérature.
Maupassant, Bel-Ami, il y a un petit paragraphe où il explique au fond que l'intérêt que prend Bel-Ami à baratiner la dame, l'intérêt qu'il prend à ce qu'elle l'écoute, n'existerait pas sans la métonymie, dit Lacan. La métonymie qui entre l'oreille et Bel-Ami introduit un autre objet, la conque où loge l'huître. Puisqu'effectivement, l'oreille c'est un creux comme la conque où loge l'huitre, l'huître à gober. Autrement dit, l'objet oral peut s'évoquer de l'oreille. L'oreille peut convoquer un objet oral grâce à la métonymie et au mot conque et à la forme de la conque qui se retrouve et dans l'oreille et dans l'huître à gober. C'est un petit exemple que je dis très brièvement, qu'il faudrait développer. Et Lacan de conclure que ce que le psychanalyste découvre est à la portée d'autres, le poète notamment, parce que Maupassant n'était pas psychanalyste. Donc c'est la métonymie qui doit être convoquée dans cette question. À la rigueur, on pourrait dire que le trait métaphorise la jouissance mais ce serait un abus du terme métaphore, il s'y substitue, ça serait au sens où il s'y substitue.
Je voudrais ajouter un mot pour que ça ne paraisse pas trop paradoxal, à la thèse qui dit que la répétition c'est le bonheur du sujet, le sujet est heureux. Lacan a donné beaucoup de formules paradoxales mais il n'a jamais cultivé le paradoxe. Il n'y a pas un de ses paradoxes qui s'évapore une fois qu'on les a expliqués. Donc évidemment, si on lit ça la première fois, on peut dire « il nous fait un pied de nez ou quoi ? Ce dont tout le monde souffre, il l'appelle le bonheur du sujet ». En jouant sur le mot le bonheur, en l'écrivant en deux mots pour convoquer l'heur sans e de la fortune, il nous dit que « à toute heure – avec un e cette fois -, le sujet est heureux parce qu'il se répète ».
C'est la même thèse que j'évoquais tout à l'heure. Chaque fois que chacun rencontre sa chacune ou son chacun, il se répète, il se réitère la même rencontre manquée dans la mesure où on ne rencontre ce chacun ou cette chacune que via soit l'objet de son fantasme, soit son symptôme, soit la métonymie de jouir, on peut le dire de beaucoup de façon. Mais qu'est-ce qu'on rencontre ? On rencontre son partenaire inconscient, on ne rencontre pas le chacun et la chacune et ça fait des malentendus et tout ça. Et donc, quand il dit « c'est le bonheur du sujet », au sens où ça veut dire que c'est l'heur de la répétition. À chaque rencontre qui se produisent au hasard, heur, à chacune de ces rencontres, c'est l'heur de la répétition où le sujet se répète dans son statut de un tout seul. C'est une autre formule de la répétition, l'un tout seul qui se sait tout seul. Et comment on se sait tout seul ? On se sait tout seul par la réitération du hasard, et plus il y en a et plus ça devient convaincant, comme on l'évoquait tout à l'heure, ça se démontre indirectement.
Au fond, je pourrais dire le bonheur du sujet, c'est le malheur du paraître. Ce qui se vit comme malheur du paraître de chacun d'entre nous, c'est le bonheur du sujet S barré, divisé.
Est-ce qu'il y a des questions ?
Intervenante :
Je voulais parler du psychanalyste qui quand même par la scansion qu'il apporte, ça permet de faire un pas de côté par rapport à cet automatisme de répétition. Il introduit une différence dans les questions qu'il pose, et donc ça métaphorise, ça amène de la métaphore, la scansion du psychanalyste, par les détours de piste que fait l'analysant où il se voit faire finalement, où il arrive à se voir faire. Que cet aspect justement de changement par l'introduction de la différence qu'apporte l'analyste par les questions qu'il pose finalement, qui permet à l'analysant de répéter mais de répéter quand même autrement et puis de se voir faire, de se voir être dans la répétition. Ce qui change quand même quelque chose.
Colette Soler :
Vous posez tout à fait à juste titre la question de l'incidence de l'analyste et la question de savoir s'il est là juste pour regarder se dérouler sous ses yeux ce qui se passe du côté analysant. Évidemment non, et il intervient au niveau de la répétition, puisqu'il est la cause de sa reproduction à la répétition. Donc, il a vraiment une incidence considérable. Vous dites « la scansion, ça permet de métaphoriser ». Je me permets de hocher la tête. La scansion ne métaphorise pas. La scansion, ça met des ponctuations, des virgules, un point, un arrêt. Ou ça souligne le signifiant ou ça souligne la fin d'une phrase. On est dans la métonymie. Dans toute cette activité-là, on est dans la métonymie du discours analysant. Le discours qui se déroule, c'est ça la métonymie, ça avance, il y a des signifiants, il y a des ponctuations. Donc, ça n'est pas de la métaphorisation. Après, évidemment, l'intervention de l'analyste n'est pas uniquement au niveau des ponctuations. Là-dessus, il y a des différences dans le mouvement analytique, dans l'histoire de la psychanalyse. Les premières, l'interprétation freudienne, elle n'était pas du tout métonymique, elle était métaphorique, je veux bien vous l'accorder. Puisque l'interprétation freudienne, ça consistait à injecter des signifiants et des significations dans le discours du patient. Donc, substituer des signifiants introduits dans le discours aux signifiants du patient. Ça, ça peut se mettre au compte de métaphoriser. Et quels étaient ces signifiants et ces significations ? Au départ, ça a été les significations ?dipiennes. On introduit tous les signifiants d'?dipe, toutes les significations d'?dipe. On connaît le résultat. Historiquement, le résultat c'est Freud qui l'a enregistré en parlant de l'inconscient qui était en train de se refermer. C'est-à-dire que le mouvement analytique avant Lacan a enregistré quelque chose ne fonctionnait plus, que quelque chose qui avait fait son effet de réveil, de surprise, d'enthousiasme au début de la psychanalyse, avait cessé d'émouvoir en quelque sorte, avait cessé de porter ses effets. Et donc, je ne vais pas dire en rien de ce qui se passe dans l'IPA, comment on interprète dans l'IPA, parce que je n'ai pas du tout une vue générale là-dessus, ce serait abusif. Je ne pourrais même pas dire exactement même dans le mouvement lacanien, je crois qu'il y a des grandes différences. Mais on peut distinguer des modes d'intervention : après, chacun prend les siens. L'intervention, ce que Lacan a introduit de façon vraiment forte, polémique, justement du fait de cette constatation de l'amortissement des résultats dans l'histoire du mouvement qui l'a précédé, il a dit dans La direction de la cure, vous avez pu le voir, il parle d'une interprétation silencieuse, une interprétation qui ne fait pas immixtion de signifiants nouveaux ou de significations nouvelles mais qui pointe du doigt, il s'exprime en évoquant le Saint-Jean de Léonard, qui pointe du doigt. Et ça, c'est la scansion lacanienne. La scansion, ça pointe du doigt, on essaie. Des fois, ça n'a pas d'effet parce que le patient va reproduire, peu importe. Mais c'est la visée de cette interprétation-là qui ne consiste pas à injecter des paroles analysantes que d'indiquer un mot, une phrase, une signification, une conduite, de l'indiquer comme méritant des associations nouvelles. C'est une impulsion à associations nouvelles et c'est de l'intervention au niveau de la métonymie. Ceci dit, justement, c'est pour ça que bien loin de réduire la répétition, ça y conduit. Ça y conduit puisque c'est la métonymie des traits unaires, la métonymie du plus-de-jouir qui fonde la répétition. Et donc, plus l'association libre progresse, plus la programmation de la rencontre manquée se confirme. La répétition comme rencontre manquée, vous ne la soignez pas. Si vous dites que vous la soignez, je vous demanderai de me présenter le cas et je vous montrerai que ce n'est pas possible. Il faudrait qu'il y ait du rapport sexuel pour que vous soigniez la répétition, parce qu'au fond, la répétition, c'est une façon de désigner le non-rapport sexuel, une autre façon de le désigner, qui a ses racines dans Freud. Et donc, qui nous intéresse d'autant plus, cette façon de dire nous intéresse d'autant plus. Mais je vous apprends qu'il faut absolument mettre l'accent sur le rôle de l'analyste parce qu'effectivement, si on parle trop de ce qui opère côté analysant, on a l'impression qu'il est là. L'analyste, quelle est sa tâche ? Il n'y a pas que l'interprétation scansion dans laquelle il opère, il y a surtout la façon dont il supporte le transfert. C'est-à-dire justement la repetitio. Lacan écrit dans son texte L'Étourdit, il écrit la repetitio en deux mots, re-petitio. Petitio, d'origine latine, ça a un double sens, que vous retrouvez en français. Vous retrouvez la racine latine dans deux mots français qui donnent bien l'idée. On le retrouve dans pétition. Une pétition, quand on fait une pétition, qu'on signe une pétition, ça veut dire qu'on adresse une demande à un autre. Et vous retrouvez la même racine dans appétit, c'est-à-dire quête de quelque chose, pas demande à l'autre, mais quête de quelque chose. Et du coup, Lacan dit « la re-petitio de la demande qui implique à la fois l'adresse à l'autre et la petitio du plus-de-jouir et de la rencontre ».
On traite la demande dans la psychanalyse, pour aller dans votre sens. Lacan lui-même essaye de donner le modèle topologique du traitement de la demande et de la transformation de la demande. On transforme la demande analysante, on dit au fond, il faut arriver à arrêter cette demande, il faut lui trouver sa fin. Ç'a à voir avec la fin de l'analyse, cette question. Il faut bien arriver à ce qu'il y ait une fin de la re-petitio sous transfert. Ça, c'est sûr. Mais cette fin ne consiste pas à supprimer les conditions de la rencontre manquée, elle met à jour ses conditions, en séparant au fond le sujet et en lui faisant apparaître, comme vous disiez, ses propres objets en quelque sorte.
Est-ce que vous pouvez préciser un peu plus sur le trait unaire? Les 3 traits unaires pour fonder la répétition. Vous avez parlé des 3 temps.
Colette Soler :
Je ne sais pas bien sur quoi porte votre question, c'est pour ça que je suis embarrassée pour répondre. Vous voyez bien qu'on utilise le mot répétition et moi-même, j'essaie de l'éviter et de mettre réitération. Mais c'est dans la langue, on ne peut pas éviter ce qui est dans la langue. On prend répétition pour quelque chose qui apparaît de façon multiple, ça se répète, quelque chose peut se répéter, les signifiants peuvent se répéter. Une expérience peut-elle se répéter? Oui, quand elle n'est pas traumatique. La thèse de Freud sur le traumatisme c'est que justement, ça se répète à l'identique. Identité de perception, le sujet n'y pense pas mais ça lui revient par exemple en rêve ou tout d'un coup de façon erratique dans la journée, tel que ça a été perçu. Ça veut dire qu'il n'y a pas de trait. C'est ça que veut dire Freud quand il parle de l'identité de perception. C'est qu'il n'y a pas de trait que lui appelle mnésique, que Lacan appelle trait unaire ou trait identifiant ou répétant, le trait répétant. C'est-à-dire un trait qu'il faut pour identifier la première expérience, pas la réitérer à l'identique mais l'identifier.
Alors, si vous voulez un modèle simple de ça freudien, prenez la fin de L'Interprétation des rêves, le paragraphe où Freud évoque la façon dont apparaît le désir indestructible, ce qui lui fait dire que le désir est indestructible. Ce qui veut dire que le désir ne peut pas être étanché. Et Freud avance l'idée – c'est une idée de fiction mais ça n'a jamais eu lieu – une première expérience de satisfaction suppose qu'avant tout index mnésique, il y a eu une première expérience de satisfaction au niveau du besoin forcément. C'est du pré-langage en quelque sorte. Au niveau du besoin, il suppose une première expérience de satisfaction, au temps 1 donc. Et au temps 2, quand le besoin réapparaît, apparaît l'aspiration à retrouver l'expérience de satisfaction telle qu'elle dans l'identité de perception. Il n'emploie pas le mot mais c'est ça qu'il veut dire. Mais ce qui réapparait, c'est la trace mnésique. Freud appelle trace mnésique, ce que Lacan appelle le répétant dans mon exemple de tout à l'heure ou le trait unaire ailleurs. Donc, quelque chose qui au fond n'est pas l'expérience mais la représente. Et Freud explique que retrouvant la trace mnésique, on a perdu l'expérience de satisfaction première donc perte, c'est le temps 2 de la perte. Et tout cela se réitère. Ça n'empêche pas de satisfaire le besoin mais ça laisse le désir insatisfait. Et au temps 3 et au suivant si on veut - alors ça c'est pas Freud qui le dit, c'est plutôt Lacan qui ajoute je pense - au 3e temps de répétition du trait, se réitère ce qui s'est passé au temps 2, un effet de perte par rapport au temps 2 puisque la trace mnésique suivante n'est pas la même. Donc, de trait en trait se véhicule de la perte, ce qui fait que c'est au temps 3 que pour la première fois la perte est répétée. Au temps 2, elle n'est pas répétée, elle apparaît. C'est au temps 3 qu'elle se répète. Donc, il y a 3 traits. Il y a 3 temps pour inscrire la perte irrémédiable, si je puis dire, mais c'est au temps 3 que la rencontre manquée est programmée. On ne le sait pas encore mais elle est programmée. Elle n'est pas au temps 3 la rencontre manquée, mais elle est programmée.
C'est ce schéma freudien que Lacan reprend.
Nous allons nous arrêter la. Je vous remercie de votre présence.