| Docteur Liliane FAINSILBER "Non, la psychanalyse n'a rien à faire avec les neurosciences" - 2006 - Non, les nouvelles techniques d'imagerie médicale et les avancées de la neurologie ne concernent en rien la psychanalyse. Elle n'appartient pas à ce champ de recherches. Certains pensent et l'affirment haut et fort que la psychanalyse va être remise au goût du jour avec ces nouvelles techniques d'imagerie médicale et les avancées de la neurologie. Cela n'est pas possible car le champ de la neurologie n'est pas le sien. Quand Freud a abandonné Charcot et ses tentatives d'approche anatomique de l'hystérie et quand il a décrit le mode de fonctionnement de l'appareil psychique, il a bien dit et écrit qu'il ne s'agissait pas pour lui - et en aucun cas - dans sa description, de localisations anatomiques. Et même, si pour le décrire, il a emprunté à la neurologie une partie de son vocabulaire, pour des raisons de commodité, tels ces mots de neurones ou de synapses, il suffit de lire l'esquisse d'une psychologie scientifique ainsi que le chapitre 7 de l'Interprétation des rêves, pour découvrir qu'il décrit ainsi un mode de fonctionnement de l'appareil psychique qui vise à rendre compte de la clinique analytique qu'il découvre en même temps que son auto-analyse. Freud s'est servi de ce vocabulaire exactement comme Lacan emprunte à la linguistique le terme de signifiant et de signifié. D'ailleurs il suffit pour le constater de voir comment dans l'Ethique de la psychanalyse Lacan reprend ligne par ligne ce travail de Freud sur l'appareil psychique et pour le retraduire en termes de "frayages signifiants". Ce qui prouve bien qu'il ne saurait s'agir en quoique ce soit de trajets nerveux ni d'une quelconque localisation cérébrale. Je pense que c'est une façon pour la médecine de reconquérir le champ de la psychanalyse, champ qui, avec Freud, lui avait échappé. Remettre ainsi au pas la psychanalyse, est aussi pour des scientifiques une façon de nier le fait qu'il y a un champ de savoir qui leur échappe et qui peut même leur être radicalement inaccessible sous la forme de l'existence de l'inconscient. A ce propos je me rappelle une petite anecdote du temps où j'étais encore médecin mais où j'avais quand même déjà commencé une analyse, ce qui vous ouvre quand même à cet autre savoir. J'assistais donc toutes les semaines à une réunion de travail en milieu hospitalier. Les médecins y présentaient leurs cas difficiles. Donc l'un d'entre eux parlait d'une de ses patientes qui, encore très jeune, avait été opérée d'une hystérectomie, et qui depuis souffrait d'une très grave obésité. Alors qu'ils se posaient tous beaucoup de questions sur les dosages endocriniens de cette patiente, j'avais simplement osé demander pour quelle raison cette jeune femme avait eu une hystérectomie. A peine avais-je prononcé cette phrase que le chef de clinique était tombé dans une fureur noire. Il m'avait répondu si vertement que je pensais avoir mis le doigt sur quelque chose qu'il n'avait pas repéré, le lien qu'il y avait entre les troubles de cette femme et cette opération mutilante. Je sais bien que de nos jours, ces effets d'une hystérectomie ne seraient peut-être plus ignorés des médecins eux-mêmes, mais quand même, dans les milieux médicaux hautement spécialisés, il n'en reste pas moins vrai qu'il n'est pas toujours bon d'évoquer, même pas la psychanalyse, mais l'existence de l'inconscient. Les scientifiques aiment bien que tout soit rationnel et explicable. Ce qu'ils ne veulent pas savoir c'est que les symptômes psychiques, eux aussi peuvent s'expliquer, mais autrement que par des localisations cérébrales. Quand j'écris que le savoir médical et la formation médicale ne préparent pas aisément à l'accès à cet autre savoir que nous a révélé Freud, je ne dis pas pour autant que certains médecins ne puissent pas être tout-à-fait sensibles à ce savoir là. Un temps il y en avait beaucoup de médecins généralistes qui organisaient des groupes Balint pour pouvoir parler un peu de leurs relations avec les malades, mais leur formation, qui est une réelle accumulation de savoir, ne les y pousse pas d'emblée. Ce savoir là, nous sommes bien contents de le trouver quand nous sommes justement malades. J'ai fait vingt ans de médecine générale et je suis donc un peu au parfum de la réalité des faits (même si c'était il y a longtemps). Pour la question des neurosciences, j'ai décidé de ne plus me taire et de ne plus laisser dire qu'elles viennent en fin de prouver la validité des thèses freudiennes. Si vous avez lu comme moi, ce rapport de l'INSERM sur le dépistage de la délinquance avant l'âge de trois ans, vous pouvez constater où nous mènent ces prétendus progrès scientifiques appliqués au champ de l'inconscient à de la pure et simple folie. Si des psychanalystes commencent à se compromettre avec ces thèses où irons-nous ? Ce n'est pas une démarche acceptable ni du point de vue intellectuel, ni d'un point de vue éthique. En tout cas cet amalgame, cette confusion si elle est possible c'est faute de lire avec sérieux et ce que Freud en raconte et tout autant la façon dont Lacan commente cette esquisse d'une psychologie scientifique dès ces premières séances de l'Ethique de la psychanalyse. Il suffit en effet de les lire pour constater que le champ du signifiant n'est pas un champ anatomique qui, de plus, pourrait être retrouvé dans une localisation cérébrale.
PROTESTATION CONCERNANT LE PROJET DE LOI SUR LA DELINQUANCE Ce matin, à la pharmacie de mon village, une femme venait chercher de la Ritaline pour son petit garçon. C'est un signe des temps. Une pétition a circulé ces jours-ci avec appel à la signer. Elle protestait contre le projet de loi concernant la prévention de la délinquance. J'approuve entièrement le contenu de cette pétition. Ce n'est pas la prévention de la délinquance en elle-même que je mets en cause, mais les appuis "scientifiques" qu'elle a choisi de privilégier pour la mettre en place. En effet, avant de signer cette pétition je me suis assurée de son bien-fondé et j'ai lu de près, d'une part le rapport Bénisti, qui rend compte de ce projet de loi, et surtout ce fameux rapport de l'INSERM sur lequel il prend appui. Il vaut tout-à-fait la peine de le lire de bout en bout. Il s'agit en effet -ceux qui le liront pourront le constater - d'un véritable délit, non pas de faciès, comme on dit, mais de gènes, voire de localisations cérébrales, censés inscrire un petit sujet dans son destin irrémédiable de délinquance. Sous de bonnes intentions, celles de mesure de prévention, il est en effet difficile de ne pas y voir des relents de racisme qui échappent tout à fait aux auteurs de ce rapport basé sur les neurosciences. Désormais, ce sont des localisations cérébrales qui décideront du futur destin des délinquants ! Les problèmes de délinquance sont réels et ne peuvent être sous-estimés. Mais il serait plus judicieux de les aborder par une extension du champ de la psychanalyse au champ du politique, ce qu'aussi bien Freud que Lacan avait proposé. La mise en place de moyens de prévention prenant appui sur ce qu'il en est de l'insertion de chaque petit sujet dans l'ordre symbolique, insertion prenant appui sur la fonction du père, ce que Lacan a appelé la métaphore paternelle. Reconnaître comment elle rudement mise à mal et dans la famille et dans le champ social et trouver moyens d'y remédier, serait une façon efficace de prendre à bras le corps ce grave problème et de trouver des solutions adéquates pour tenter de le résoudre au mieux. Extrait de Lettres à Nathanaël Docteur L. FAINSILBER |