// - FROMAGE DE TÊTE - Le Réel et la Mort
FROMAGE DE TÊTE - Le Réel et la Mort


Le Réel et la Mort

Kebbab, le rat que ma fille nous a confié pendant son absence, ne sait qu’il meurt. Cela se voit qu’il est-là, qu’il daseine, pour utiliser le néologisme de Lacan; il est là sans le savoir, de la même façon qu’il ne sait qu’il s’éteint.  Il meurt à un âge qui approche sinon dépasse, toutes proportions gardées,  celle de Mathusalem. Il frôle les quatre ans, ce qui est rare dans son espèce. Il est incontinent, le bout de  sa queue pelée se dessèche progressivement. Il mange encore, il boit, or il bouge à peine, et cela de façon chaotique, saccadée, comme par automatisme de mouvement qui en quelque sorte lui fait signe de vivre.  Comme s’il ne savait où au juste il voulait aller, ni pourquoi. Il me fait penser aux vieux gâteux, ceux qui errent par force d’habitude dans les rues du village et qui parfois s’égarent et doivent être ramenés à la maison à trois heures du matin, sans pouvoir répondre pourquoi minuit passé il est sorti péniblement du lit et partit en robe de chambre faire sa promenade...

Son agonie n’est pas sans me faire supposer, imaginer quelques parallèles entre son mourir et celui des humains. La différence étant que c’est moi qui raconte, moi qui fait à son lieu ce qu’il ne saurât faire, lui qui ne parle, lui qui est hors-langage aussi sûrement que le réel comporte une division qui au delà de la vie, reste autant mystère que la fatalité de la mort même.

Pourtant, quand un élan auquel je ne peux ni veux  résister me prend, quand j’ouvre sa cage et tend la main vers lui, quand il lève la tête et hume mon doigt, j'expérimente, pardonnez moi la sensiblerie, une sorte d’intimité avec lui. Quand il se blottit au creux de ma main, je le prend et remarque il a encore maigri et  devenu presque aveugle. Je le sors et m’assoit à regarder les nouvelles, le posant au creux de mes cuisses, faisant tente avec les mains pour le tenir au chaud.

Au bout d’un moment je le sens remuer, tourner, puis se faufiler à  l’intérieur de ma manche.

J’observe que le dessèchement au bout de sa queue gagne du terrain, comme des cendres sur le tison...

e.a.






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