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FROMAGE DE TÊTE - éloge du gratte-dos

fromage de tête 13   

éloge du gratte-dos

traître trait

Les bonnes résolutions nocturnes s’évanouissent comme le rêve à la lueur de l’aube. Dans la pénombre muette je regarde ébahi ma familière main

étrange se porter

vers la cigarette.

La veille je m’étais couché tard sans pouvoir me réconcilier avec le sommeil. Auparavant je ruminais quelques indications de Freud à propos du panthéisme, à propos de la nature comme source de religion,  à propos de la nature de la religion elle-même.

-Avez-vous franchi l’abîme entre peut-être et peut être ? Oui ? Vous avez alors saisi le pouvoir du traître trait d’union.

Au lieu de limiter mon regard à ce que j’avais sous les yeux, à savoir son Leonardo, j’amenais à mes considérations ce que dans ses autres écrits j’avais appris.  Je ne pouvais ne pas en tenir compte.  Une lointaine épreuve académique me vint en souvenir, pour laquelle il me fallait disserter sur la deuxième partie du Quichotte en faisant abstraction de sa première.

Et bien, je ne pus pas.

Je fis de mon mieux pour me tenir à la contrainte, or je trahissai malgré moi le désaccord et l’impossibilité de me tenir à la règle. 

Ceci me ronge depuis lors.

Il s’agit de la nature du Discours. De l’unicité qui du balbutiement fait prophétie interne. Je dis bien interne. Un discours est comme la vie,  plein d’apparentes contradictions. Ou bien des contradictions apparentées. Quand la vie est grande comme celle des hommes ici en question, les contradictions s’accordent à une mélodie qui partout et par toujours se fait entendre.

C’est la musique de la pensée.

Je me sens un peu ridicule en vous parlant ainsi, un peu winnicottien. Cela m’inquiète. Quelque chose chez lui m’attire et me repousse. J’arrive à ne plus savoir pourquoi cette mélodie m’attire autant, pourquoi l’élan me séduit. Quelque chose de l’ordre d’une caresse à laquelle on ne peut pas s’adonner.  Je ne peux y adhérer totalement. Quand tout est dit, les tripes, surtout à la mode de Lacan,  sont préférables à la blanquette.

L’expression parler avec les tripes ou le fait que les aruspices utilisaient ces parties du corps comme outil divinatoire en dit long.

A condition de savoir que cela n’est que de l’imaginaire.

Le symbolique de Lacan, l’amour de Lacan est d’une telle froideur abstraite que parfois nous avons besoin de nous arrimer à cette tiédeur de la nature qui pardonne même la mauvaise mère pour faire d’elle la mère assez bonne.  Il y a quelque chose dans cette paix des enfants qui jouent, quelque chose, une ambiance, un espace, un calme qui ne clame pas la fureur des vagues. Comparé à quoi l’élan lacanien semble beaucoup plus abstrait, plus symbolique pour le dire comme je le pense, plus vrai donc, moins baba-cool.

Et néanmoins pas tout à fait sans rapport.

Le discours de Winnicott, inquiétant, calme et court de perversion, a pourtant son incidence dans le discours de Lacan. 

C’est le propre du Discours, du lien qui fait office d’uniforme. Ce sur quoi portent en partie ces mots.

C’est l’histoire de grégarité, du criquet pèlerin humain, pour qui le discours est uniforme, rayé de métaphores, uniforme qui lui vient de l’autre.  Ce pourquoi Lacan ou Borges peuvent parler du prédécesseur qui, selon Borges, l’avait lu ou qui, selon Lacan, était lacanien.  

Enfin, que où Freud trouve le panthéisme je trouve le christianisme, trouve ce qui est autant sa négation que son exaltation, puisque l’Homme est l’œuvre maitresse de Mère Nature. Unique dans ce sens qu’il est capable par l’intelligence de suppléer aux déficits fonctionnels qui empêchent la réalisation d’un désir. Et même ce faisant d’en rajouter une touche de symbolisation ou fantaisie esthétique hors fonctionnalité.

Par exemple,  au lieu de nous frotter à un arbre comme des bêtes ou comme moi je fais quand à ma grande satisfaction l’élan naturel me prend, pour nous passer de troncs et cadres de portes, pour nous passer aussi de cet exemple de grégarité qui est le fameux grooming instinct, pour être autonomes, nous inventons une extension du bras, le gratte-dos, outil qui pousse le raffinement au point de reproduire la forme d’une petite main d’ivoire au bout d’une tige ornée.

Une petite main en prolongation de la notre, comme pour mieux signaler notre indépendance.

Elton Anglada

 






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