// - OBSCUR ÉCLAIR - chapître - II -
OBSCUR ÉCLAIR - chapître - II -

Lire chapître I

 

tempete cerebrale.Collage d'Amparo Segarra.
tempête cérébrale Collage de Amparo Segarra Vicente

obscur éclair - II -

 

la sonnette assommée

 

Cinquante ans, un fils, deux mariages ratés, une profession en miettes et la sensation d’avoir toujours menti. J’avais commencé une analyse, j’avais fait un séjour dans le silence d’un monastère, j’avais fait EST, avais écouté Bagwhan, goûté au LSD et côtoyé des fous…

 

Mon analyste, mes femmes, mon fils, ma carrière m’avaient quitté… Les fous aussi…

 

pensée populaire

 

Il était plus jeune que moi. Son cabinet me plut immédiatement, feutré et évocateur de celui de Freud. Je lui expliquai que je voulais reprendre une analyse, que j’en avais déjà entrepris une aux Etats Unis, que je craignais les déficiences de mon français et que je voulais le faire avec un psychanalyste lacanien.

 

Il était psychanalyste. Il était lacanien.

 

féconde phénoménologie

 

"Pourquoi voulez-vous une psychanalyse ? "

 

Depuis plus de trente années j’avais recherché puis catalogué des définitions d’amour ou aimer sans me soucier de la source. Ainsi, suivant l’alphabet, la pensée populaire pouvait frôler la féconde phénoménologie dans le petit calepin où je les consignais.

 

Aucune ne m’avait changé.

 

" Parce que je ne sais pas aimer. " Répondis-je.

 

Nous décidions alors de passer quelques séances à considérer ma demande.

 

Au bout d'un temps en face à face qui me sembla interminable, il fut convenu que je passerais au divan... Je ne le verrais plus, derrière moi.

 

Les mots me manquent pour décrire ce que je ressentis alors.

 

A la fin de la séance il fut aussi convenu que je paierai en liquide. Le problème d’argent devint tout d’un coup dérisoire, sans que je sache comment.

 

Je souffrais de la question d'amour et haine. Ne pas aimer m'attristait. Haïr me faisait souffrir.

 

Peut-on vivre sans haine ?

 

" Il n’y a pas d’amour sans haine. " me dirait Puget un jour.

 

Comme il n’y a pas de blanc sans noir, c’est vrai…On me dit que c’est soi-même que l’on haït et que si l’on ne se haïssait pas on ne haïrait pas l’autre. Alors, tel Alcibiade qui savait de la honte d’aimer pour être aimé, je me réhabilite pour réhabiliter l’autre.

 

Aux USA j'avais cherché à m’éloigner du commerce humain. Je songeais à vivre dans le désert du Nouveau Mexique, chez les cactus et les crotales. Je m’y suis arrêté en traversant le pays en auto-stop. J’étais jeune, et lâche, alors je continuai vers ce futur qui commence à s’achever maintenant.

 

silencieuse surprise

 

Je voudrai en finir avec les sentiments négatifs, avec ces montées de haine qui me font honte et dont j’espère trouver la source, ici.

 

" Tu es père ? "

 

"Vous ramenez tout au père ! Tu es le père ! Tuez le père n’est pas loin ! Qui dit père dit mère, n’est ce pas ? Tenez, j’amène de l’eau au moulin d’Œdipe :

 

Je dormais dans la même pièce que ma mère, à Madrid… Quand je vais la visiter j’en profite pour coucher, tout habillé, sur un divan digne de Berggasse 19 et de celui-ci. Elle est insomniaque et durant la maladie de mon beau père elle s’était installée dans un petit salon à côté de leur chambre, d’où elle pouvait veiller sur lui et regarder sa télé sans le réveiller.

 

Nous passons des heures à parler de tout et de rien. Parfois je lui pose des questions sur mon enfance afin de clarifier ou confirmer un souvenir. Et ainsi jusqu’à ce que le sommeil nous prenne par silencieuse surprise.

 

Parfois elle s’endort la première, presque assise dans son lit ; parfois, comme cette fois-ci, c’est moi…

 

Je me réveille en sursaut, regarde autour de moi. Elle dort, la lampe de chevet et l’écran de veille allumés. Je tremble. Je respire comme si je venais de faire un cent mètres. Et tout d’un coup le rêve me revient en toute clarté : J’étais mort, et elle aussi…

 

Non, pas elle ! Elle m’encourageait en me disant que " cela serait vite fait… "

 

"Qui ?"

 

" Si je vous disais que ce n’était pas ma mère vous sauriez que c’était elle, alors, c’était ma mère… Je ne le savais pas, car nous étions tous les deux habillés comme des moines, vous savez, et dans un lieu de pénombre, ocre, dans un brouillard… Quelqu’un me parlait doucement pour me convaincre de me laisser enrober dans un linceul. Je lui répondais que je ne voulais pas mourir asphyxié. La voix me rappela que je venais déjà de faire l’expérience et que je savais que ce n’était pas si mauvais que cela, que la sensation d’asphyxie est vite dissipée… Effectivement, en entendant ces mots, je me suis souvenu avec clarté d’avoir été enrobé avec elle, et de ne pas avoir souffert mais au contraire, d’avoir ressenti une sensation agréable...

 

Or je discutais avec cette voix qui voulait m’enrober dans un drap ocre pour me mettre ensuite dans le cercueil. Ce fut alors que je me réveillai… "

 

"Et qu’en tirez-vous ?"

 

"J’en tire que je venais de tirer un coup avec ma mère, figurez-vous. J’en tire que pour me punir je me condamnais à mort. "

 

fou furieux

 

Dès l’enfance j’ai cherché à m’écarter des autres. J’ai tenu mes obligations envers eux par devoir plutôt que par amour. J’ai travaillé, gagné notre vie et donné, en échange d’être toléré, et même admiré pour quelque chose qui passait pour de l’assurance.

 

J’ai profité d’être beau.

 

La moitié du temps je crains la mort et l’autre moitié je veux mourir…

 

rêve rhétorique

 

Madrid a un corps de province et une âme de métropole. Elle est complexe et simple à la fois. Peut-être ceci est dû au fait que, tel Bruxelles aujourd'hui, le patelin qu'elle était fut promu au rang de capitale du tout premier état du continent parce qu'il était , au milieu même de la péninsule, loin et équidistant de tout.

 

Rien ne le signalait sinon l'anonymat.

 

Pas trop loin de Madrid l'on trouvait des ouvrages, encore en service, de l'Empire Romain, tel l'aqueduc de Segovia. Madrid n'en avait point. Sa source était un paisible filet d'eau promu au rang de rivière, la Manzanares, ce qui en son temps suscitait ire et dérision. Madrid garde, comme le lit garde la tiédeur, l'empreinte de ce passé provincial.

 

Ses draps sont en soie, pourtant. Quelques six siècles en tant que siège de l'empire ont rempli ses coins de merveilles. Merveilles discrètes, il faudrait presque dire, merveilles qui comme le Prado semblent aller de soi, merveilles sans dénomination d'origine qui vous attendent presque anonymes au coin d'une rue.

 

J'imagine mal l'attrait qu'une telle ville aurait pour le commun des touristes, ceux-là mêmes qui pour la plupart traversent, aveugles et non pas aveuglés, les salles resplendissantes de trésors des multiples pinacothèques, remarquant dans leur hâte le bâtiment lui même, souvent mine-de-rien et d'un rien souvent négligé.

 

La maison de mes parents se trouve à quelques pâtés de la Puerta de Alcalá. De là au centre historique il y a une jolie promenade. Passé La Cibeles et le boulevard Castellana on se retrouve dans des ruelles nommées d'après nos hommes illustres où l’on peut s'imaginer perdu -ce qui est à la fin impossible tant les lieus son réduits. Je ressens toujours une nostalgie de savoir que Quevedo ou Cervantès aient pu faire le même parcours en allant à la boulangerie du coin.

 

Hier, en allant au chevet de ma mère, je me suis arrêté au musée Reina Sofia. Le bâtiment est un ancien hôpital militaire de plusieurs étages avec une typique et ample cour intérieure où j'imagine encore le soldat convalescent faire sa première promenade dans ra robe de chambre. Il a été savamment rénové, en sorte que l’on puisse encore admirer les anciens dallages.Dédaignant le Guernica qui se trouve tout à côté, tableau devant lequel j'ai accumulé les heures pendant son exil, et le mien, à New York, je me suis approché de la salle Gutiérrez Solana. Je me préparai à voir de près pour la première fois certains des tableaux du peintre dont l'œuvre, littéraire et peinte, avait accaparé tant de mes années d'études. J'étais anxieux, mon cœur battait à se faire sentir, et pendant un instant j'ai marqué un arrêt. Je tremblais. L'image ocre d'une banale monstruosité, d'un supplicié chinois écorché, dépeint avec la précision anatomique propre au médecin qu’était Solana, attirait mon regard irrésistiblement du fond de la salle. A sa droite l'imposant tableau intitulé La tertulia, dont les personnages hiératiques évoquaient une irréelle et inquiétante quiétude.

 

Peu à peu, avec la même curiosité morbide lorsqu’on s'approche d'un cadavre, je suis entré dans la salle. Je me laissai alors entourer par la noirceur, le folklore, le pessimisme du digne héritier de Goya. Je restai ainsi un bon moment, tournant sur moi-même comme l'aiguille d'une horloge, à contempler chaque tableau à son tour. En les regardant j'essayai de me souvenir de sa correspondante narration.

 

Solana était non seulement peintre, mais écrivain. Maints artistes ont été les deux, tel Victor Hugo, or je peux seulement en nommer deux pour qui peinture et écriture pesèrent d'un même poids, William Blake et Solana. Solana reste unique en ce que pour chacun de ses écrits il y a un tableau, ou vice-versa. Peintre et écrivain d'une palette sombre d'où la lumière semblait exilée. Compagnon et Cicéron de vagabondage du poète belge Emile Verhaeren, ils parcouraient ensemble les contrées de cette Espagne noire qui nourrissait leur art. Bourgeois, médecin à vocation d'artiste, il trouva dans la salle de dissection ainsi que dans les vitrines où les pathologies étaient exposées, l'inspiration pour ses premières natures mortes.

 

Solana était un homme taciturne, hombre de pocas palabras, comme l'on dit, et d'un humour sec. De retour de Paris où il avait séjourné, il résume pour un ami qui s'enquérait :

 

"Une ville avec beaucoup de commerces. Beaucoup de commerces !"

 

En consultant ma montre je me rendis compte qu'il me fallait partir, que ma mère sûrement m'attendait, impatiente et grognonne, dans son lit d'hôpital. Avant de quitter la salle je regarde à nouveau le tableau de l'écorché.

 

Je passai alors le restant de la journée avec ma mère qui venait de subir une opération à la hanche. Au bout de quelques sept ou huit heures j'attendais avec une impatience que j'espérais ne pas trahir, l'arrivé de l'infirmière qui veillerait sur elle pendant la nuit, avant de quitter sa chambre.

 

Il était presque minuit quand je suis sorti de la clinique. J'avais faim. Je pensais déjà aux délices impossibles ailleurs : des tapas, des angulas, de quelques tranches de Jabugo, le tout précédé d'un fino et accompagné d'un discret Valdepeñas rouge.

 

A cette heure là la ville commençait à se réveiller, à se mettre en branle pour la nuit jusqu'à l'aube.

 

Je retrouve des amis que j’invite à boire un coup et à manger. Nous rentrons dans plusieurs bistrots-restaurants, l'un pour un bol de caldo gallego, le suivant pour boquerones…Tout d’un coup je me rends compte que j’ai oublié ma veste dans le dernier bistrot.

 

" Vous aviez oublié de prendre votre veste. " J'imagine Puget dire.

" raus ! "

 

Je me souviens de l’avoir placée sur le dos de la chaise. J’hésite à rebrousser chemin car je suis sûr de ne pas retrouver l’endroit, dont je me souviens à peine d’un sombre intérieur et d'une fille rousse dont les tétons des petits seins s'insinuaient à travers la blouse blanche. Je me fais à l’idée de ne pas retrouver mon portefeuille avec mon passeport, documents d’identité et carte de crédit. Dans l’espoir d’un miracle et par acquis de conscience, je décide de revenir où j’ai oublié ma veste.La phrase me semble très importante, et je me la répète en silence.

 

"Vous n’aviez pas pris votre veste." insiste Puget.

"‘raus ! "

 

Je m’excuse auprès de mes amis et me dirige vers la sortie. En cherchant mon chemin je passe par de salles immenses, silencieuses, sans personne en vue et remplies de tables en inox, comme dans une morgue, couvertes de fruits de mer/

 

" /Comment l’écrivez vous ? " Demanda Puget.

 

" Je vois… effectivement… fruits de mère."

 

Je vous répondis, sans vous dire que j’avais pour une fois saisi le signifiant au vol. J’ai même pensé au fruit de son ventre car, comme vous savez, j’ai un petit complexe d’enfant roi…

 

Des tables en inox donc, couvertes de fruits de mère variés et tous visiblement vivants. Je remarque des tas de crustacés qui ressemblent aux homards mais qui, à y bien regarder, ne le sont pas, qui bougent leurs pattes silencieusement en haut de pyramides formées par leurs congénères. Je suis étonné de les voir se remuer sans tomber ou déranger la façon dont ils ont été si soigneusement arrangés.

 

Deux choses me viennent à l’esprit, la première est que je vois mal qui pourrait consommer une telle quantité de bestioles -en supposant qu’elles fussent destinées au restaurant- l’endroit étant absolument désert à part moi, et puis que les français devraient apprendre ce qu'est un fruit de mer frais.

 

Et si je voulais acheter cette espèce de langouste zébrée longitudinalement ou cet étrange poisson qui me suit des yeux plus par méfiance que par curiosité, à qui devrais-je m’adresser ?

 

Je continue vers, je l’espère, la sortie, en passant par une autre salle avec des tables couvertes d’animaux cette fois-ci, lapins, cochons, de bœufs entiers, écorchés, pelés, leurs pattes coupées aux chevilles laissant apparaître leurs muscles et tendons comme dans les estampes d’anatomie ou des suppliciés chinois. Je regarde un cheval énorme sur une grande table en inox. En observant comme pour la première fois ses muscles à nu je remarque que sa poitrine bouge doucement, silencieusement… il respire !

 

Il respire la paix, pour ainsi dire.

 

Finalement je comprends : Voilà comment avoir des produits frais sans réfrigération. Ah les espagnols, nous sommes vraiment d’admirables barbares, me suis-je dit !

 

C’est alors que je remarque que le cheval n’a pas de tête.

 

Tout en continuant vers la sortie je me demande comment il peut alors respirer…

 

"Qu’en faites-vous de tout cela ?"

 

"C’est l’élément de la veille, le cheval dans Le moi et le ça, que je lisais; le ça dans l’image de Freud… Le cheval c’est l’instinct qui mène parfois le cavalier… Mon cheval n’a pas de peau, il est vrai, pas de tête non plus… Il n’est que corps … désir pur, tel le cheval qui s’entend rôder dans Noces de sang, de Lorca, et qui à la fin participe au rapt… Cheval et cavalier ne font alors qu’un …"

 

"Le cheval n'a pas de peau…"

 

"Non…il n'a pas de chance …"

 

Je me pose par ailleurs la question de savoir jusqu’à quel point, précisément, le ça participe à la formation du moi. Le fameux schéma de Freud nous montre qu’il est attaché par le bas au ça et par le haut aux oreilles, c’est à dire, aux sens. D’où on déduit que c’est de l’imaginaire. M. Klein suggère que le moi est prénatal et que dans sa formation interviennent l’instinct de vie et l’instinct de mort. L’enfant est né avec toutes ses capacités et d’amour et de destruction déjà installées.

 

narcisse et moi

 

" Palpitant ! Voilà un mot clé ! Puget souligne parfois mon parler peu palpitant. Que puis-je faire ? Je suis de ceux dont le goût dépasse le talent. Tout comme toi je préférerais réécouter les cinq variations posthumes de Schumann que je viens de découvrir. Et j’ai pensé à Antonio, te souviens-tu de lui ? "

 

"Bien sûr que oui ! Voilà quelqu’un avec un parler palpitant, comme sur les sécrétions muqueuses de l’intestin qui facilitent l’enculage…! J’admirai sa liberté, comme j’admire l’apologie des éphèbes chez les classiques. Mais à la fin c’est comme si cette liberté de parler du sexe et des préférences fut la même chose que la sexualité !

 

Je n’ai pas le sentiment, quand mon analyste dit que mon discours n’est pas palpitant, qu’il s’adresse au sexe. En des autres termes, que c'est justement de cela dont il est question.

 

Mais pour revenir à Antonio, dont je te parlais…C’était pour moi l’époque où j'écoutais les dernières sonates pour piano de Beethoven et de ma rencontre avec Schubert, dont je lui parlais, admiratif… Et Antonio me répond avec gentillesse : Oui…et Schumann, et Schumann !

 

L’autre jour en rentrant de ma séance j’écoutai un quatuor… Le quatuor peut avoir la profondeur d’un orchestre et l’intimité d’une flûte… Celui-là les avait, c’était du bon, du Beethoven, donc / "

 

"/Ton donc me fais penser à Littré ! Un jour je cherchai le mot alcôve, et il expliquait que ce mot vient de l’espagnol alcoba, donc de l’arabe ! "

 

"Insidieux donc, donc."

 

"Mais je voulais te parler de Rabat, au Maroc…J'en reviens. Je logeais chez un attaché culturel, dans une exquise maison rénovée, dans la Médina :

 

Avant de me coucher je cherche un bouquin à lire. Je parcours avec une coupable curiosité une bibliothèque formée au gré des circonstances de sa profession d’attaché culturel. Je pense à l’angoisse si bien exprimée par Borges de celui qui méconnaît la sienne…Mes yeux tombent sur le dos fatigué d’un Foucault … Je le sors : Les mots et les choses. Je me souviens d’avoir lu, il y a longtemps et en anglais, son histoire de la folie. Depuis je trouve son nom lié à celui de Lacan, quoique je ne sache pas très bien pourquoi.

 

Je descends les escaliers, pose le bouquin sur la table de chevet, fais mes ablutions et me mets à poil au lit. Sachant que je n’aurais pas le temps de le lire en entier, je l’ouvre au hasard :

d'obscur éclair...à suivre...

elton anglada









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