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couloirs du labyrinthe
- La boîte de Pandore - le bonheur

Le bonheur - Photo - E Anglada

le bonheur

Suite d' obscur éclair. A lire avant pages dans le malheur


5-9-05

le nom de narcisse

narcissus' name.

 

Je roulais vers la France. La veille, le soleil déjà couché, nous avions placé la dernière tuile sur le troisième des cinq toits. Le résultat n'était pas à la hauteur de mes esthétiques espérances, or le toit serait probablement étanche… Même le couvreur de métier doute de la petite perfide goutte, imaginez alors moi.

 

Or je tiens à cette vieille baraque à l'air triste propre aux maisons peu habitées que ma mère me lega tandis. Je tiens à la tenir en vie. Je tiens au village castillan, au paysage sobre et pauvre, richissime donc; aux champs de céréales dorés tondus façon militaire et parfois marqués par le totem d'un arbre.

 

tandis que mon père ne me léguait que son nom. C'est plus compliqué que cela, bien sûr. Mon père me légua aussi le goût de la pensée et le respect des conséquences. Il me vient à l'esprit que désobéir à l'idéalisation du père afin de m'occuper de mon oedipe, du versant nom-du-père, m'occuper donc des mythes et métaphores, c'est m'occuper du réel qui par eux en est dédit. Dire que Œdipe est le mythe d'un homme, Freud, est aussi dire que le réel d'un homme, Freud, en y inclut le symbolique et l'imaginaire. Quand Lacan nous assure que pour Socrate la réincarnation est un fait réel, il est en train de nous faire remarquer en quoi consiste l'unicité dont la paradoxale métaphore serait le nœud borroméen.

 

Ceci, nous l'aurions compris est sa façon d'aborder l'insaisissable clivage.

 

Ce réel tient ici lieu de réalité. Impossible de concevoir symbolique où imaginaire en dehors du réel, ou vice-versa; vice par ailleurs dont je verse et déverse prosaïque.

 

Plus haut j'allais vous dire que mon père était un salaud de m'avoir négligé, or je me suis retenu. Je pense parfois au reproche que l'un des personnages de Juan Rulfo (dans Pedro Páramo? El llano en llamas?) fait à son père, à qui il ne peut pas lui pardonner "el olvido en que me has tenido".

 

Avoir quelqu'un dans l'oubli…

 

Un cri similaire de ma part aurait sûrement plu aux obscurantistes de la catharsis, encore et toujours en vogue aux USA.

 

Mais non, mon père était tout bêtement lui.

 

parental pathos

 

J'ai parfois le sentiment que ce que je dis, eh bien, ce n'est pas moi qui le dis, c'est mon père. Honorer la pensée, voilà son dogme; honorer la réflexion sans juger de nos moyens puisque l'intelligence est ce que l'on a… plus ou moins. Eh bien, cette obligation morale que par la suite je retrouverai chez Lacan, mon père la recommandait de toute son âme. Or elle ne peut pas être totalement éveillée ni amenée à son idéal par le discours universitaire ou du maître, leurre doré qui dorénavant j'adorerai plus ardûment. C'est qu'à l'intérieur de ce discours –remarquez que je ne fais pas ici référence aux mathèmes- il reste la possibilité d'un maître analyste.

 

Tout devient alors une question de groupes et d'individus qu'il faut classer. Où, par exemple, placeriez-vous Socrate?

 

Il est possible de concevoir l'analyste comme le maître idéal, c'est-à-dire lui qui comprit le secret du réel. Ce pourquoi son sine quoi non est le parcours qui l'amène là. Cela côtoie le sujet supposé savoir, trope pour décrire une particularité du transfert dont pour l'instant je ne veux pas m'occuper.

 

Mon analyste me laisse en-tendre que je n'ai rien compris aux mathèmes. Il a raison. C'est en travaillant le Séminaire du transfert, bien avant de les rencontrer, que je me fis une idée du sens du mot discours. Quelque chose me chatouillait par rapport à ce que pouvait bien être le "discours" de Socrate, terme qui me restait toutefois à définir. Disons que je m'interrogeais sur sa visée. Du fait même que son ironie visait l'au delà du raisonnement, l'au delà de la parole dont l'accouchement adviendrait de la parole même, me laissait imaginer sa fonction double, donc un possible double discours du maître Socrate.

 

Je parle du père encore. Voyez-vous, Freud est mon bisaïeul, Lacan l'aïeul, et mon père, qui de Freud parlait avec enthousiasme, était cela, père. Deux choses me semblent importantes et curieusement complémentaires, deux sensations qui mériteraient peut-être d'être appelées expériences, lesquelles, tout personnelles qu'elles soient, dévoilent des faits historiques.

 

En ces temps-là parler de Freud ou d'Einstein c'était parler des contemporaines.

 

D'un côté donc ce moment d'étonnement, d'émerveillement, quand je vois mon père dans l'émoi, touché d'admiration en prononçant le nom de Freud. Il faut dire qu'il m'avait habitué aux noms, puisque pour médecin il disait souvent "Galien" ou pour mathématicien "Gauss",ce qui provoquait ma question; ou bien, quand quelqu'un utilisait le mot relativité, il pouvait consentir d'un air malin "qu'Einstein tenait cela pour absolue", ce qui provoquait aussi la question. Étant donnée l'ambiance et l'intensité des commentaires à propos de Freud partagés avec son ami, je lui demandais par la suite qui était Freud. Il hésita un moment, ramassant ses pensées pour répondre par une phrase concise…

 

"Freud dit que l'instinct contrôle l'homme…Que c'est une forme de pensée."

 

Mon rapport à Freud dura depuis lors. Relation qui m'a laissé entendre que mon père avait raison d'avoir tort de dire "instinct".

 

Traduction= interprétation = trahison… parfois.

 

Et puisque Freud savait à l'occasion être truculent, ça collait quelque part. Or justement, Freud nous disait par son mot ce qu'une force nous faisait faire. Le tout c'est de le définir.

 

La définition, le choix du mot, voilà qui obéit au commandement princeps de nommer les choses. Dieu, remarquons-le, était plutôt laconique. Il est devenu plus bavard, à en juger par ses derniers prophètes, et en particulier Freud, lui qui ouvre une nouvelle fenêtre à l'entendement, lui qui enrichit de la voix inconsciente le raison-et-ment.

 

N'oublions pas que nous sommes seuls parmi les vivants à pouvoir nous sentir coupables ou fiers et à en faire un tel parolier boucan sur les faits.

 

Le but d'appeler ces faits Instinct c'est de ne pas les appeler Inconscient, c'est à dire langage, c'est-à-dire autre chose que ce que, moins ou moins, meut la meute. C'est un fait de la résistance, laquelle a de charmants liens avec le refoulé.

 

Ce n'est plus l'inconscience de la conscience, c'est la conscience de l'inconscience. Devenu fait du conscient, inconscient est mot teinté par -science.

 

Je comprends bien que ceci doit être un sacré pas à prendre pour le biologiste. Cela requiert de l'imagination. Je veux dire que le moi n'est pas tout de l'Imaginaire. Pour moi le matériel du psychanalyste idéal ne serait pas le médecin raté, l'homéopathe ou autre bonimenteur, sinon le vrai, pour qui la médecine eût été, plus qu'une bienfaisante intention salvatrice non analysée, un intérêt pour la science, c'est-à-dire pour la pensée. Ce n'est pas anodin que Bernard ait été un icône de Freud.

 

Enfin, que le médecin jouit du privilège de s'interdire la pilule et d'être seul à pouvoir la prescrire. Grâce à Dieu! Ce mélange a sa déontologie. Je ne suis pas sûr qu'elle soit toujours observée, ce que provient du fait que le psychiatre cum analyste siège sur un précaire siège.

 

L'enfant s'est présenté par le siège. Les fesses en avant, d'où la difficulté.

 

Ce pourquoi père Freud ne cesse de trouver des analogies pour cette parturition de travers qu'il identifie, par exemple à un fantasme infantile: l'on se trompe d'orifice.

 

L'on fait trou. Ce pourquoi l'on peut dire que quelque chose fait trou dans le réel, par exemple, construction sémantique qui dit tout à la virgule loin.

 

Le trou reste:

 

La médecine ne dit pas tout et le réel ne peut pas se dire.

 

C'est quand même l'analyste cum médecin le mieux habilité à ne pouvoir dire.

 

Alors moi, profane, j'admets de ce plus dont jouit l'analyste cum médecin, à condition qu'il le soit. C'est-à-dire, et je ne vous apprends rien de nouveau, que je suis un strict freudien toutefois amputé de la science médicale.

 

J'ai entendu parfois les uns braqués sur leur bla-bla pour qui le médecin fait d'office office d'épouvantail. Quelle bêtise!

 

Le moi dont je vous entretenais ailleurs dans ce récit, le moi de Le stade du miroir, est un erreur d'apprentissage. Payons l'amende et faisons des amendes. Lacan voudrait nous faire remarquer qu'une bonne partie du tout se trouve ailleurs-chez-nousEt. C'est Freud craché. C'est la métonymie du pessimisme. En fait, la complexité que la découverte freudienne apporte à la personnalité en requiert pour sa description d'une métaphore telle que le nœud borroméen. Ce pourquoi je ne suis pas étonné que par les interstices de cette complexité, par le loophole, par le "trou dans le boucle", littéralement, ou pour utiliser la métaphore légale, le vide législatif, pas étonné de que par là s'introduise la résistance. C'est une passoire.

 

En tout cas, que la bataille est personnelle mais non pas intransférable, puisque nous sommes humains.

 

Comme d'habitude je nous renvois à la métaphore du cercle noir.

 

Mon père -aussi bien que les traducteurs -aurait du dire pulsion, ou encore désir, bien sûr. Or pulsion est un mot qu'il faut apprendre tandis qu'instinct est du prêt-à-porter. Instinct et pulsion sont des cousins éloignés vers l'arrière en raison inverse que le désir l'est vers l'avant. Disons que ces liens jalonnent le parcours vers la sublimation et le symbolique qui marque l'inconscient d'un langage.

 

Je finis cette fourche (comme dans le polar de Borges dont le lieu du crime est un jardin aux sentiers qui bifurquent –jardin qui à mes yeux pourrait aussi s'appeler dictionnaire) d'un labyrinthe (métaphore dont je suis friand) / et voilà, j'oublis la fin, l'autre côté annoncé, au milieu d'une parent-thèse!

 

Laissons-la au vert.

 

Et par exemple dans ce que l'on n'a pas à donner

 

Ci et là, posée, l'encina majestueuse, cousine calme des effarants chênes-lièges de Cervantes, témoigne des récoltes centenaires.

 

L'encina isolée, le chêne vert, le Quercus ilex des botanistes, a l'air insolite de chercher la terre avec ses branches, solide, calme, de s'y pencher de tout son poids avec un geste aussi délicat que délibéré. Cela n'a rien à voir avec la niaiserie d'un Salix babylonica, pendula ou elegantissima, car les surnoms abondent pour cette tristesse végétale que même un zéphyr fragilise, à l'origine pourtant du "remède miracle"de mon père, l'acide acétylsalicylique.

 

Ce paysage soigné depuis millénaires produit le paradoxale air sauvage que seule la main de l'homme peut produire, me dis-je rapsodique…

 

Que voyait-il le voyageur de l'exquis tableau de Friedrich sinon la nature à ses pieds, posés par terre comme peut le faire le dandy au salon?

 

Mon émerveillement est peut-être effet du poème de Whitman à mon chevet.

 

Je ne dis là qu'une naïveté arrimée au trait unaire. À savoir que le beau est bon. Cela, chez ceux qui y mijotent, acquiert des traits éthiques d'une sincère complexité. Est le bon, par exemple, nécessairement beau?

 

Voilà un mois que, aussi préoccupé par l'ardoise que par les tuiles, je ne pensais ni à Freud ni à Lacan!

 

En roulant vers France, traversant avant la grande des petites routes connues, je sentais, /que sentais-je, au juste? D'une part j'étais heureux d'avoir pu user et même abuser de mon corps, comme jadis…

 

Mon corps comme jadis… Quel idiot suis-je! Rien n'est comme jadis. J'avais bien payé le prix pour être le premier à se lever et le dernier à se fatiguer. J'y tenais.

 

L'écriture, sinon pas la lecture, manquait. Je n'avais pas le temps d'écrire, ni l'espace. Les séances me manquaient. J'avais réussi quand même à accomplir une tâche en élaborant la lettre de démission de mon ancienne association… Inspiré par un mot d'esprit de Pascal, et me donnant tard la nuit le temps de réflexion, je la composais longuement.

 

Ce pourquoi elle fut brève…

 

Enfin je roulais vers la frontière française, vers ma femme, ma fille, ma chienne chérie, mon bureau, mes bouquins, mon écriture. J'étais content, heureux même, cela jusqu'à ce que/

 

/"Écoutez … Je vous demande de dire quelque chose qui vous ferait faire limoger…"

 

J'entendais mon tout souriant chef de file m'en demander.

 

Je craignais ne pas l'avoir compris. S'il voulait me limoger, pourquoi ne le faisait-il pas? Pourquoi voulait-il que je lui en donne l'occasion? Non, en concluais-je, il voulait m'encourager à m'exprimer… Car enfin, pourquoi ne disais-je jamais rien? Ne voulait-il me dire "sois toi-même?"

 

Je me retournai pour lui signifier ma reconnaissance, or il était parti.

 

Alors, séduit par l'idée d'avoir mon quart d'heure, pour finalement dire ce que je ressentais, je convoquais une conférence de presse.

 

Pourquoi brider fantaisie ou fantasme?

 

"J'ai une déclaration à faire, leurs dis-je, que voici: Je suis las d'être le sandwich-man/"

 

6-9-05

 

"/Un sandwich, ça se mange…"

 

Dit Puget quand je le lui raconte.

 

Il ne cesse de me faire remarquer les nuances, en l'occurrence truculentes, du signifiant. Il m'enseigne patiemment et parfois avec une intime brusquerie, qu'il ne faut pas mettre le signifiant côté imaginaire… J'entends alors que le signifiant serait l'expression d'une langue primitive qui renvoie à la vérité première, celle de nous signifier.

 

Par où nous apprenons sur nous-mêmes que l'inconscient, ça parle.

 

Et de quoi ça parle.

 

La dissociation entre le mot et la chose dont l'homme civilisé fait fuite et fortune ne serait pas moins, selon le sacro-saint principe des opposés, qu'une admission de leur lien, de ce qu'il en reste, des traces dont le signifiant, justement, en témoigne.

 

désordre

 

Le signifiant est le symbolique à l'état brut, c'est-à-dire l'inconscient.

 

C'est-à-dire une manifestation du réel.

 

J'avance cela comme si cela n'était pas évident, comme si Lacan ne dise pas à plusieurs reprises et suggéra partout que son discours vise l'inénarrable réel. C'est que Lacan est psychanalyste, est justement celui qui amène le sujet au réel. Par où la réalité devient absolument transparente:

 

La réalité est comme elle est et elle n'est pas comme elle n'est pas.

 

parfois populaire

 

J'ai appris ce vulgaire aphorisme jadis. Je le retrouve chez les plus arcanes des penseurs, et même avec fantaisie. C'est vrai que j'ai une interprétation parfois populaire de Lacan, ce qu'à l'occasion on me fait remarquer. Or j'ai le sentiment que Lacan ne m'en voudrait pas.

 

Réconcilier le réel biologique au réel symbolique, voilà l'enjeu.

 

Que des uns mettent la patte par là n'empêche des autres de par ici passer. Tenez, l'autre jour je parlai avec ma mère au téléphone, et elle coupa/

 

-¿Eso que dices que puede pasar, cómo lo sabes?

-Yo no sé nada, mámá. Te digo lo que imagino.

-Mm mm...

 

Les choses restèrent là.

 

Elle aurait pu me signaler que je savais au moins qu'elle était ma mère. C'est-à-dire au moins et surtout. Et voilà, c'est vrai. Je suis sorti d'elle.

 

Il me fallait bien sortir pour y entrer ailleurs.

 

Hors le vagin et dans le berceau, dans un éternel bercement, dit Whitman. Sortir en fait pour toujours d'un endroit confortable par la suite regretté. Bien sûr, une mère ne dirait rien de la sorte. En parler même serait admettre du symbolique, l’oméga qui fait contrepoids au petit a. Celui qui honorait sa femme ma mère, n'est-il dans ce cas lui aussi du réel? Et le nom du père qui structure l'interdit, de quelle manière se structure-t-il au réel?

 

J'ai raté de quelques minutes ses funérailles. Et puis mon beau père –l'on dit parfois que je lui ressemble, ce qui introduit le doute.

 

La Trinité est une idée née du chiffre. Je pense que c'est Borges qui me fit remarquer que Chiffre est un nom de Dieu.

 

Lui-même Idée aussi, rétorque-t-on. Et nous voilà lancés dans la discussion.

 

Le chiffre, ça organise la perception. Trois quoi?

 

Quelle bêtise, cette histoire de liquider le transfert! Quoi faire alors avec des "symptômes crochus", pour employer l'heureuse expression que j'ai appris en séance? Je me

 

Enfin, que le réel vient en premier. Entre l'imaginaire et le symbolique, c'est à voir. Lacan semble donner priorité au symbolique pour autant qu'il soit le propre de l'homme, tandis que l'imaginaire, tel que le terme d'imago l'atteste, le propre du vivant après un certain seuil.

 

Si ce n'était pas parce que l'imaginaire de Lacan a peu à voir avec l'imagination ni ne s'y oppose, que j'en serais moins chaud. L'on voit bien qu'une chose dont Lacan excelle est justement l'imagination.

 

Quand Lacan parle de l'imaginaire il parle de ce qui se voit et qui, de ce fait, laisse et renvoie à une trace. Il lie l'image de soi à l'image de l'autre qui, dirons-nous, le tient peut-être dans ses bras, or qui n'a pas besoin d'être là pour être vu.

 

J'ai été toujours gêné du fait que dans sa description de la rencontre fondatrice entre le bébé et son image, Lacan puisse faire abstraction de l'autre chez qui, justement, l'enfant pourrait imaginer sa propre forme achevée. Lacan précise que l'enfant pourrait bien se trouver dans son "trotte bébé".

 

Supposons que l'enfant se trouve seul dans son engin, soutenu par les fesses au moyen d'un ersatz bras de toile; supposons qu'il tombe par lui-même sur le miroir… Il y tombe dans le même mouvement et par le même impulse que Narcisse. Lui qui, descendant de l'eau tant côté père que côté mère, ne savait pourtant pas nager. Enfin, que le bébé tombe sur et dans le miroir. Si sa première impression le trompe, là deuxième, lourde d'un désir d'être confirmée, lui amène la jubilation de la complétude.

 

Cela fait tiquer que dans celui qu'il voit il devine sa forme accomplie.

 

Voilà la rencontre entre un être et l'arrogance mortifère de la beauté imaginée et la complétude anticipée.

 

Je me rends compte que le transfert comme l'amour est tout ce que l'on dit et est aussi tout ce que l'on ne peut pas dire. Je me rends compte que rien ne peut le décrire, ce pourquoi nous ne cessons de ne pas le faire. Son attrait principal est le mystère. Tel, pour vous donner un exemple tiré de Lacan, son incroyable force, son intimité au moment même de rupture. Or si le transfert est sine qua non pour entamer l'analyse, il appelle par là la question de sa fin. Je pense que si nous nous efforçons de définir le transfert par le biais du sujet supposé savoir, par le biais de l'amour, par exemple, c'est que nous supposons que, armés d'un mot d'ordre, même sous forme d'énigme, la fin viendrait avec sa résolution.

 

Laquelle serait ainsi aporétique.

 

Jean-Jacques Gorog (mensuel n°22, APFCL) souligne qu'il est justement question pour l'analysant de piger que l'analyste ne sait (de lui) rien que (par lui) ne lui aie été dit. L'analyse alors devient le déchiffrage de ce dire à travers le transfert même: c'est-à-dire par son interprétation.

 

Or l'interprétation est la porte de l'éternité.

 

J'imagine l'analyste caresser bon gré mal gré l'idée de réussir la cure. Je me pose la question de savoir si l'analyste existe sans sa contrepartie, s'il existe seul, s'il peut exister hors le ici et maintenant de la séance, hors la parole de l'autre. Je rajoute en passant qu'assumer mon arrogance est assumer ma place.

 

Que cette place tombe côte Alcibiade est une autre histoire.

 

En tout cas, je me réponds par la négative.

 

Quand je lis Lacan parler du sacral, j'entends que ce qui est sacralisé c'est la toute profane relation entre deux êtres dans une cause commune.

 

En voiture.

 

"Le voyage sera long… Je te propose d'écouter de la musique. Après, si tu veux, tu me diras ce que tu y en penses…"

"D"accord." Répond ma fille.

 

Je mets la deuxième symphonie de Mahler. Nous l'écoutons.

 

Mercredi 21

 

 

Puget a introduit à plusieurs reprises le mot "narcissisme". Cela m'arrange, puisque j'y pensais. Toutefois, je n'arrive pas à tirer au clair ce qui vient de mon analyste et ce qui vient de moi. Il me semble que la plupart du temps soit il lit dans mon esprit soit mes pensées sont les siennes.

 

Pour autant qu'il soit paradigme de l'Autre, cette dernière considération s'impose. Elle décrit aussi le transfert, ce "transport amoureux", tel que le décrit Liliane Fainsilber, stricte lacanienne. Peu importe, à la fin, puisque de la même manière que Lacan m'apprit à lire, mon analyste m'amène à l'ampleur de la pensée.

 

Et l'inconscient orchestre le tout.

 

Hier c'était moi qui parlai du narcissisme. Renvoi à la séance précédente, où Puget, pour la clore, en avait parlé.

 

Parfois, une fois levé du divan, j'avance quelque chose. Or jamais s'il précisa, par exemple:

 

"Nous verrons cela jeudi."

 

Du définitif. Alors, sauf pour les formalités d'usage que justement je m'efforce de faire plus à l'usage que d'usage, je me tais.

 

"Vous mettez quoi?"

"Non quoi, où." Réponds-je avec une imaginaire bravoure à l'imaginée question de mon imaginaire analyste.

 

Si ceci vous semble trivial ou bien perversion du signifiant, jeu, tel ceux que l'on trouve parfois dans les journaux, souvenez-vous que je prends la rigolarde ambiguïté des mots au sérieux.

 

C'est que je suis un homme heureux.

 

D'ailleurs, je ne suis pas sûr de savoir pourquoi je continue dans ce labyrinthe réservé à la souffrance sinon parce que je m'y sens chez moi.

 

C'est un pari, une obéissance aussi; c'est, de mon point de vue, vivre l'accord passé avec l'autre. Alors de la même manière quand je lui parlai d'arrêter l'analyse il répondit, sans s'y répandre

 

"Vous pouvez, si vous voulez…Vous pouvez pendre la bretelle d'autoroute juste avant votre destinée (avait-il utilise le mot "destinée"?)"

 

et j'acquiesce -puisque dans le contrat passé avec lui je lui octroi le pouvoir de décision, je lui fais confiance pour me laisser entendre quand je serai arrivé. De surcroît, sa réponse me semblait l'y engager. Or, par delà l'absurdité éthique, enfantine, de cette symétrie, j'ai appris que l'analyste ne s'engage nullement.

 

Ce qui veut dire qu'il s'engage totalement.

 

Voilà la fracture entre le hors et l'engagement au cadre. Une façon de mesurer l'a-pesanteur de l'engagement serait à l'aune de la rupture qui marque le moment privilégié du transfert, quand celui-ci opère, paradoxalement d'avoir été inter-rompu. Nous basculons alors, de la dépendance, au réel, de la représentation au senti; basculons dans quelque chose de l'esprit et de l'inconscient qui orchestre le tout.

 

Il n'est pas souvent dit qu'une fonction de l'analyse est l'éducation de l'âme, à mes yeux pourtant explicite dans la devise freudienne de devenir là où le ça était. Une telle aspiration s'annonce mal ces temps-ci quand les barbares du comportementalisme réduisent cette éducation à une pratique militaire ou à l'acte hédoniste. Or de cette impasse les psychanalystes en sont en partie responsables, qui au lieu de promouvoir l'aspect spirituel de notre science, et voulant la rendre plus scientifique que la science, manquent eux-mêmes à leur devoir sacral d'approfondir ce qu'il en est du symptôme, lui préférant souvent un survol académique. Ou bien s'engagent dans ce contresens qui s'appelle analyse didactique et que Lacan lui-même institua pour s'en mordre les doigts par la suite, tel que le raconte Bruère-Dawson, à qui Lacan avoua ne pas savoir quelle mouche l'avait piqué ce jour-là.

 

Quel rapport entre le symptôme à qui s'adresse la psychanalyse et l'élévation spirituelle au cœur de sa finalité?

 

force fantasmatique

 

Tout symptôme, pour le dire simplement, est symptôme écran. Ce qui le nourrit, ce qui lui donne sa force fantasmatique c'est l'Œdipe. Je le dis simplement et sans entrer dans les différenciations par Freud faites à propos des formes de l'Œdipe, positif, négatif ou complète, car leur prémisse est inaltérable, effectivement pré-mise dans l'ordre des choses. Aussi parce que ce qui intéresse ici est la résolution de cette haine primordiale, par où sa versante amour se trouverait renforcée.

 

 

Voilà l'élévation spirituelle dont je vous cause.

 

Ainsi, du lien avec une représentation de notre passé -tirée justement par les bretelles-, nous passons au transfert de…/ transfert de quoi, au juste! D'humanité? Je dirais oui, dans ce sens qu'un rapport avec l'homme-sujet se substitue au non-rapport avec l'homme-imaginé, rapport dans lequel nous vivons pour la plupart du temps.

 

De la même manière, le criquet pèlerin de Lacan voit dans la forme achevée du congénère un appel au transfert de ce qui, à son niveau, pourrait s'appeler esprit, comme dans l'expression "esprit du corps".

 

L'esprit de ceux qui portent le même uniforme, militaire sinon pèlerin.

 

 

Ce qui n'est pas sans rappeler le cercle noir…

 

Malgré quoi on dit qu'il faut liquider le transfert. Au contraire, il faut l'établir pour de bon en se débarrassant du faux semblant. D'ailleurs, je pense parfois que pour autant que sa solution n'est pas facile, le transfert pose un problème pire pour l'analyste que pour l'analysant.

 

 

Que peut-il faire quand l'analysant s'accroche à lui en toute mansuétude?

 

souris, you're in candid camera

 

Je m'appelle Platon, par péripétie et non pas avatar, je vous l'assure, mais Platon quand même, tel que je vous le raconte ailleurs. Errata administratif. Par erreur fus-je, un homme quelconque, nommé pour rabâcher ce que le maître dit. Le et non pas un maître, façon de le rendre éternel; façon de dire que le maître est l'esprit, l'âme, mots aujourd'hui si lourds de des-prestige qu'ils n'évoquent pas une science.

 

Et bien, la psychanalyse en est une. Simple au point d'être compliquée. Par preuve le signifiant maître et la métaphore maîtresse.

 

néon neuronal

 

Pour la souris la maze de laboratoire est autant du réel que le chemin entre poutres ou entretoises qui mènent à son petit trou. Elle est programmée pour trouver la sortie sans vraiment y penser, pour ainsi dire Remarquons. Au fond l'on se fout de ce que la souris pourrait penser. Pour quelques cognitivistes elle ne pense pas, elle fait, tel qu'il l'est signalé, par exemple, par la trace d'une activité neuronale antérieure à l'acte –disons ce de lever le doigt tel que nous "pensons" nous allons faire.

 

Or la pensée "bouger le doigt" apparentement allume son petit néon neuronal quelque microsecondes après que le doigt ait bougé.

 

Et l'acte de parler? Quid de la pensée antérieure à la pensée de la parole, qui n'a pas besoin de bouche pour ex-sister ni pour in-sister?

 

Il fallait oser redéfinir la pensée par un ravalement. Tout cela c'est de mauvais aloi, cela n'augure rien de bon pour la psychanalyse.

 

Qui se retranche.

 

Ce qui n'est pas nouveau. Freud en parle souvent.

 

Remarquons que même l'architecte mythique du labyrinthe, Dédale, enfermé dans sa propre création par le roi Minos, ne pouvait trouver la sortie sinon par les airs, avec la fin que l’on sait. C’est que comme toute vraie création, elle doit rester mystère même pour son créateur. Ce qui explique que l’homme ne cesse de surprendre Dieu…

 

douloureuse défaite

 

À propos de ce maze sans intérêt qui aux fins expérimentales pourrait se limiter à un clin d'œil, pourquoi donc l'interdire à la souris humaine, spécialiste de l'affaire? Fouiner ne vaut pas fouiller. C'est là l'intérêt de la métaphore archéologique. Là, les couches sédimentaires se dégagent au pinceau et le débris sera bien tamisé pour en récupérer des traces…

 

ratage réussi

 

On pourrait me dire que tout ce que je vous dis n'est que fantaisie. Fioriture. Symptôme. De toute façon, art, quel qu'il soit, réussi ou pas, est symptôme. Le mot sublimation marque l'estime dont jouit cette forme de réelle irréalité. Seulement, son excès gêne. Écrire à la troisième personne comme dans le roman réaliste, ou anonymement comme font les dramaturges, c'est du pareil au même. Le problème ainsi sublimé est d'abord celui d'être débordé par le réel puis d'être hors la réalité. Je tiens assez compte du réel et du symbolique, je m'interroge là-dessus, je sais que je ne tomberait pas en miettes plus profuses que celles-ci.

 

Pourtant, la terre promise de la psychanalyse reste promesse.

 

Or si je sais quelque chose, c'est que même si je souffre, l'équilibre borroméen est quelque part atteint grâce à la psychanalyse.

 

Je suis un raté réussi.

 

Je ne le lui dirais pas comme ça à mon analyste, bien entendu. Il serait peut-être même outré par mon débordement. Il aura raison. Et raison de vouloir que je sois génuine. Il voudrait que l'expérience soit de l'inouï. Originelle. (Elle origine, dite en vera-langue à l'angue-verse.).

 

C'est ma façon de l'entendre.

 

Ce qu'il voudrait selon moi, c'est que je sache de qui et de quoi je parle.

 

Eh bien, j'espère ne pas le décevoir, ce qui serait pour moi une si douloureuse défaite que je la voudrais dernière.

 

Et l'on voudrait que je "liquide" cette liaison? Liquider le transfert!

 

 

La phrase m'a toujours fasciné.

 

 

Elton Anglada

 








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