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couloirs du labyrinthe
- L'enfance du Minotaure
L'enfance du Minotaure - Photo E Anglada

                            L'enfance du Minotaur

Je me proposais de vous dire de ma fascination pour labyrinthes/ non, pour le labyrinthe de Crête, de



George Frederic Watts.jpg

 



Dedale, d'Ariane, logis du Minotaure que Watts nous dépeint comme un nostalgique; celui, de son père de Roi, Minos, petit fils de Zeus; du désir débridé; celui tangentiellement de Borges; celui, en d'autres termes sur lequel je me fais une idée.

 

Puis, comme d'habitude, je tombais (donc retombais) sur la conférence de Freud de 1933 où il se montre excédé d'avoir à répéter comment le rêve s'interprète; où il râle du fait que tout le monde dit y adhérer sans y comprendre mot.

 

Je lisais cette dernière conférence sur l'interprétation du rêve parce que l'histoire du "fils de la nuit" m'intéresse, parce que je regrette de rêver, parce que cette "innocente psychose onirique" ne me parait pas innocent, parce qu'être fou, même dans le rêve, me parait une perte du temps que je n'ai pas.

 

Je ne veux pas rêver, je veux penser mes plaies jusqu'à la fin, quand une main gantée m'épargnera la douleur.

 

Dans cette conférence, Freud nous parle des symboles univoques qui dans le rêve signifient toujours des choses précises. Le pont par exemple, les escaliers… Le labyrinthe:

 

Un itinéraire intestinal puis une parturition anale dont le fils fil d'Ariane est cordon ombilical.

 

 

Cela renvoie à l'hystérie masculine, au fantasme de grossesse…

 

Bien que la recherche psychanalytique pioche de nos jours ce filon parfois avec une grande intelligence, comme chez Fainsilber, le fantasme de grossesse masculine est ancien, ainsi qu'elle-même le montre par l'exemple de la cuisse de Jupiter.

 

 

Zeus et Héra croisèrent mots à ce propos.

 

Zeus prit la chose comme si la grossesse masculine allait de soi…

Son rejeton ne sortirait pas par l'anus comme dans le fantasme infantile, mais de sa tête, fendue pour l'occasion par, selon la source, Prométhée, Hermès, Palaemon ou Héphaïstos, fils qui Héra avait conçu en solitaireCet. Voilà Athéna.

 

 

Songeons que les enfants que père Cronos avala, la fratrie de Zeus furent régurgités vivants, ce que fait de Cronos leur mère en quelque sorte et d'Athéna la réincarnation de Métis -l'Océanide, son premier amour, déesse de la Prudence qui toutefois succomba aux charmes de Zeus.

 

Cet anachronisme met à jour une pratique assez commune dans la mythologie grecque. Songeons que Héra, la jalouse épouse de Zeus, était sa sœur aînée. Si par le lorgnon de l'histoire de l'humanité nous regardons à l'envers, annulant ainsi l'effet de condensation du temps et d'espace, nous voyons qu'Héra remontait à une époque bien antérieure.

 

Une chose surprenante, c'est la forme tout à fait singulière de la condensation, substitution et déplacement, constante du récit mythologique. Ainsi, pour ne citer qu'un parmi plusieurs exemples qui m'avaient particulièrement attiré, où nous voyons à l'oeuvre les effets rhétoriques de l'inconscient dans les histoires d'Ulysse et son fils Télémaque.

 

Le fils entreprend sa petite épopée, fréquente et même épouse d'anciennes connaissances de son père, en a des enfants, c'est lui qui tua Circé.

 

Puis il s'efface, pourrions nous dire, disparaît vers l'Italie, la Sicile peut-être…

 

Ce n'est pas mon propos ici de faire inventaire des similaires exemples qui m'ont tant surprit. Seulement, je voudrais partager avec vous un effet que dans le roman l'on trouve de façon presque déconcertante chez García Márquez et au moindre degré chez Dostoïevski, où l'homonymie règne, où les patronymiques, les petites noms se mélangent et traversent les générations, en sorte que le lecteur perd ou mélange ses re-pères temporels aussi bien que l'identité des personnages.

 

Cet effet est magnifié dans la mythologie, où tout se passe dans un hors-temps et hors-espace, où tout est entre-dit par des confusions et substitutions.

 

En suivant les traces j'ai parfois l'impression d'avoir affaire au contenu manifeste d'un rêve. C'est comme si la mythologie était un songe collectif. J'ai eu souvent tant de mal à démêler les destins des personnages, de tel ou tel nom, de suivre des pistes souvent contradictoires, que je m'en arrachais les cheveux.

 

L'inconscient parle d'abord, ainsi que Freud nous le fit remarquer et Lacan l'accentuer; puis, si j'ose dire avec réserve, il s'écrit. Ceci suit le parcours du développement culturel que l'on pourrait assimiler au développement du Symbolique, c'est-à-dire à l'exercice formel d'une représentation du refoulé par son contraire. Par ce que l'inter-dit. Ce n'est pas pour rien que l'on dit que quelque chose est écrit, ainsi que le dit Virgile aux démons qui menaçaient son compagnon Dante.

 

 

C'est écrit.

 

 

Ce n'est pas pour rien que le Décalogue fut gravé dans la pierre par "le doigt de Dieu"… L'écriture recueille l'inconscient en quelque sorte, le rend conscient, pré-visible. L'écriture n'est-elle pas une façon pour le je d'y rencontrer le ça ? Cela même que Freud nous encourageait à faire?

 

Je me souviens d'avoir été aussi bouleversé que confus à la lecture de ce que du commandement freudien d'aller là où le ça était, en faisait Lacan. C'était écrit. Lacan, exégète préoccupé par la pensée de l'autre en qui il se reconnaît.

 

 

Bien sûr, ceci sent l'amour.

 

 

Un transfert donc.

 

Comme je suis dur de la feuille, comprenant souvent peu et sous le coup de la fascination, je me laisse guider simplement par le pourquoi. Ou plutôt le où. Le pourquoi de l'attrait que Lacan, notre Lacan, ressentait pour le mot de Freud, notre Freud; puis par ce que Freud avait ressenti lui-même en voulant cerner par des mots un coin du Réel.

 

Finalement, je me penchais sur le pourquoi de mon attrait.

 

Ce n'est pas rien que de par une interprétation, montrer quelqu'un à la recherche de la question.

 

Quelle mouche a piqué l'homme qui nous hante?

 

Ce qui est prodigieux c'est que le mot d'ordre soit toujours court, énigmatique, contradictoire -qu'ai-je à faire chez le ça, quand même?-, que ce mot soit synthèse de la vie de quelqu'un qu'on admire sans jamais en arriver à en percer le mystère.

 

Et alors quoi? Je n'en sais rien.

 

Il est de ceux armés dès la naissance d'un cri de guerre aussi furibond que ce d'Athéna à peine sortie de la tête de son père. C'est le cri du laboratoire, des mazes et machines, des molécules, protéines et liaisons nerveuses auxquelles sont attachés affects et pensées.

 

 

Tout cela, et l'expérimentation en plus, dont la tradition des temps modernes remonte à C. Bernard, l'acharné par Freud tant admiré.

 

Si vous êtes de mon côté vous admettrez que le pourquoi de cette science c'est le refoulé escorté par une malsaine définition de la santé, par une erronée idée de ce que, d'un homme, en fait un être humain.

 

Soigner l'âme en la gommant m'est par principe insupportable. Je m'y oppose. Pourtant je suis pour soulager la douleur.

 

"Fils, me disait mon père, je voudrais vivre jusqu'à la mort,conscient, en prendre notes…"

 

Ce pourquoi le jour où je lus l'éloge de Lacan de la mort de Socrate, je fus profondément touché.

 

Quand, avec une tristesse infinie Lacan nous explique que nous tombons dans l'un des deux camps, soit côté pensée, soit pas, il est touché par la même douleur dont je ne veux me soigner.

 

Or je vous entretenais plus haut du problème que me posait la disparate unicité de la mythologie. De son enchevêtrement. Je me souvins alors de l'interrogation de Freud à la fin du Totem et tabou, qui porte sur le fait que, à ce que la prémisse d'une névrose collective telle la religion -fondée sur le refoulement du meurtre du père originel-, soit possible, il faudrait que le refoulé individuel soit transmissible de génération en génération.

 

C'est à dire que l'autre est dans le coup.

 

Or le Totem ne jouit pas d'une estime aussi sincère que je la pense due chez la science du sujet, c'est-à-dire de l'individu. C'est peut-être parce que cet aperçu du Réel ne nous est pas commode, nous qui sommes si attachés au Symbolique, que parfois soit ça déborde dans lalalangue soit ça nous fournit une commode planche de salut éthique.

 

Pourtant, et je ne dirais plus à ce sujet, Freud ne cesse de dire que le je-idéal est ancêtre…

 

Zeus avait avalé sa femme afin de déjouer la prédiction selon laquelle Métis mettrait au monde un fils destiné à le destituer. Fin connaisseur de ces choses, puisque ses ancêtres Cronos et Ouranos avaient subit la vengeance de leurs fils, Zeus suivit l'anthropophagique (!) exemple paternel et ingurgite sa femme. Cela arriva suite à leur nuit d'amour, quand, soulagé du désir, Zeus commença à réfléchir sur ses actes et sur la prophétie.

 

Hélas trop tard. Métis était déjà embarrassée.

 

Le labyrinthe n'est jamais apparu dans mes rêves. Ou plutôt il y est souvent, sinon toujours.

 

Dans mes rêves je suis toujours  pèredû  perdu.

 

Le mot labyrinthe n'est écrit ni dans mes rêves ni ne sort de mes lèvres pour en parler. Ni le mot dead alley Dédale, ni des autres noms. Le labyrinthe, celui de Crête,est modèle culturel, c'est-à-dire trace inconsciente.

 

C'est aussi celui qui prête son nom à la confusion du rêve.

 

Quand le mot sort, quand de cette confusion spatiale nous disons labyrinthe, nous faisons référence à celui de Crête.

 

 

Ainsi que le fit Freud, puisque son symbole onirique inclut Ariane.

 

Labyrinthe est labyrinthe même si dans un rêve, il n'est que les formelles niaiseries d'un jardin.

 

Le labyrinthe est une longue histoire pulsionnelle qui, commençant avec Zeus et Europe culmine, grâce à une condensation similaire à celle du rêve, à peine trois générations plus tard avec le Minotaure. L'histoire du labyrinthe passe par Minos, sa femme Pasiphaé, par une vache artificielle que Dédale fabriqua

 

 

 

Dédale présente la vache artificielle à Pasiphaé.

 

 


afin que s'en déguisant, Pasiphaé puisse accomplir son désir d'un magnifique taureau blanc offert par Neptune, (le même taureau, il est dit, qui servait de déguisement à Zeus, lui-même identifié avec son frère Neptune); concerne Androgée, fils de Minos et Pasiphaé qui vainquit le taureau rendant ainsi Egée, roi d'Athènes, si fou de rage que selon des uns il le fit tuer et selon les autres le fit confronter au taureau, l'objet même du désir de sa mère.

 

La mort d'Androgée provoqua la guerre entre les rois Minos et Egée au profit du premier, qui dès lors impose aux derniers un tribut annuel de quatorze vierges, sept garçons et sept filles, pour assouvir l'appétit du Minotaure.

 

Au labyrinthe sont associés désir, pulsion, jouissance et manque. Non seulement ceux en premier plan, comme chez Pasiphaé, mais aussi ceux plus discrets d'Ariane, "dame du labyrinthe", selon Homère; de Persée, Neptune, de Dédale -dont le désir sublimé et grotesque le poussa au meurtre de Perdrix, neveu dont l'inventivité menaçait la sienne.

 

 

Le labyrinthe cristallise en quelque sorte la mystérieuse histoire de Crête et fait sa renommée.

 

"Labyrinthe" en tant que symbole onirique de naissance anale colle donc parfaitement bien avec le fantasme de bas age dont Freud souvent parle, qui rend la parturition possible pour le fils. Colle avec la grossesse hystérique, avec la maïeutique de Socrate. On peut dire de ce symbole qu'il est soutenu par la clinique, point de départ de Freud.

 

 

Au fond tout ceci pose la question du collectif et de l'individuel, de la transmission.

 

Or il est aussi en quelque sorte l'aboutissement d'une culture qui fait peur, culture des ancêtres, des mystérieux minoens qui par le labyrinthe entre en conflit avec elle-même: c'est Athènes contre Crête, c'est Neptune contre Zeus, c'est Thésée, fils, dit-on, de Neptune; c'est régler ses comptes à Dédale pour avoir favorisé la bestialité de Pasiphaé.

 

Où la ligne entre fantasme et rêve?

 

 

Quel secret détient le rêve que le fantasme censure?

 

J'ai remarqué que depuis Freud nous nous penchons plutôt sur le mythe ayant subi les effets de la sublimation, pour l'écriture, pour le théâtre, pour la tragédie, pour là où, en d'autres termes, le refoulé opère sous des contraintes esthétiques.

 

 

Ce pourquoi Œdipe en est modèle et victime.

 

 

Or j'ai un affect particulier pour la représentation de la pulsion tête nue, elle qui n'a pas encore porté le voile qui dévoile.

 

 

L'acte est là hors censure et culture, sauvage.

 

 

 

 

Elton Anglada

 




 






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