| ELOGE DE LA TRANSGRESSION EN PSYCHANALYSE Anne-Geneviève Roger
De mon point de vue, le thème de la transgression dans la cure est une question suffisamment sérieuse pour mériter d’être abordée de façon fantaisiste. Si je n’ai pas jugé bon d’illustrer l’an dernier mon propos sur la perversion par une subversion du discours habituel sur la perversion, en revanche le sujet du jour se prête bien, me semble t-il, à bousculer les bonnes mœurs analytiques. Je vais donc commencer par vous présenter une vignette trafiquée. Chacun ici est évidemment déjà au fait que récits de cure et vignettes cliniques sont toujours arrangés. Simplement l’extrait présenté ce matin sous la forme d’un vrai/faux passeport pour l’analyse a été reconstruit de façon un peu plus bricolée que la moyenne. Il s’agit du cas d’une femme en séance chez un vieux routier de l’analyse. Après une nième transgression du cadre où la patiente entre et se couche la tête au pied sur le divan - elle est donc face au jour et à l’auteur de ses interprétations - la séance débute par un silence, finalement interrompu par cette remarque de l’analyste : - Il faudrait quand même que vous finissiez par comprendre que l'analyse est chose sérieuse. - D'accord, M'sieur, je dirai tout ce que vous avez toujours voulu entendre sur moi sans jamais avoir osé le demander. Et puisque mon registre fait d’enfantillage et de badinage a décidemment l’air de vous contrarier, sachez que je suis prête à l’abandonner. Je renonce à l’idée de faire une psychanalyse pour rire et à la tentation de faire les quatre cents coups sur ce divan. A partir de ce jour, vous ne m’entendrez plus défendre le principe d’une pertinence certaine de mon impertinence. Je ne m’amuserai plus à vous envoyer des copines à ma place. Je ne jouerai plus les embastillées et vais cesser de vous prendre pour un OGN qui aurait été cloné- clowné à partir des restes du Marquis de Sade et de feu Louis XVI. A la condition tout de même de poursuivre en chansons. - Vous voulez chanter maintenant ? - Oui, en concert avec vous. Vous avoir à l’œil et vous faire chanter. Mon rêve ! Encore un bel exemple de l'innocence de mes désirs, non ? Mais chanter quoi ? L’idéal serait d’entonner ensemble un air révolutionnaire, un truc entraînant, mais qui soit moins sanguinaire que la Marseillaise. L’international éventuellement ? Non, réflexion faite ce n’est pas une bonne idée. Si les sbires de l’Ordre International de l’Inconscient s’avisaient qu’il vous arrive de fredonner la "Lutte finale" en séance, votre nom, déjà suspect aux yeux de l’IPA, serait à jamais banni de la liste des analystes recommandables. Je crois que j'ai une meilleure idée : reprenons plutôt en choeur une chanson de Montand. La chute des feuilles mortes par exemple. "Oh, je voudrais tant que tu te souviennes des jours anciens où nous étions heureux"... Mais, le son de votre voix ne m’est guère perceptible. Vous n’aimez pas les airs de votre temps ? À propos, il avait quel âge son fils, quand...? La colombe d’or qui s’endort. Hier un garçon tout feu tout flamme ; aujourd’hui le grand escogriffe quitte Saint Paul pour rejoindre Saint Pierre.... Sans Casque d’or. Avec Carole. Voilà qui jette un froid. Et pourtant évoquer la mort subite des gens âgés n’était pas dans mon intention. C’est trop tristoun de penser à votre mort ! Mais, que voulez vous, c’est de votre faute : depuis que vous m’avez demandé d’évacuer tout le fatras empilé dans ma tête sans opérer le moindre tri, force est de reconnaître que ce genre d’impair se produit souvent... Même et surtout si j’essaie d’éviter d’aborder les sujets épineux, ils trouvent toujours le moyen de refaire surface. Vous savez bien que "Mêle toi de ce qui te regarde" et "toute vérité n’est pas bonne à dire" ont figuré en bonne place parmi les messages serinés tout au long de ma jeunesse… J’ai beau avoir été une enfant modèle et plutôt bonne élève, ces remarques concernaient à coup sûr la partie du programme pour moi inassimilable. Je crois que je pige maintenant assez bien la part transférentielle charriée par ce genre de situation. Par contre, il m’est plus difficile de saisir pourquoi il faudrait de nouveau renoncer à ce qu'il y a de plus intéressant. D’un point de vue purement épistémologique, je discerne mal pourquoi le milieu analytique s’obstine à enfermer la sexualité et la mort des parents analystes dans le contingent des sujets plus ou moins tabous. - Les publications sur le sujet ne sont pas nombreuses, mais le thème est malgré tout abordé dans certains séminaires. - Cela fait bientôt 7ans que je me donne un mal fou pour répondre à la consigne que vous m’avez gentiment refilée le premier jour. Eh bien, maintenant, je crois que ça y est : je suis enfin devenue capable de dire tout ou pratiquement tout dans ce cadre. Et comme j’ai de plus le goût du partage, je me vois bien en prime rapporter hors les murs aux jeunes générations quelques considérations sur les mœurs du milieu et leurs incidences transférentielles. La vérité est que les analystes font souvent la chose à 2 et parfois même à 3… Au moment où les candidats réservent leur place pour le grand voyage, de mon point de vue, la courtoisie et la prudence la plus élémentaire consisteraient à avertir les patients qu'un psychanalyste en cache souvent un (e) autre. En attirant l'attention sur cette éventualité, on diminuerait les risques d'accidents liés à ces individus parfaitement capables de supporter le choc d'une rencontre avec un analyste mais susceptibles de dérailler pour peu qu'ils se trouvent confrontés au passage de deux analystes. Dans sa naïveté originelle, le patient est généralement loin d’imaginer l’ampleur des préférences endogamiques du milieu qui s’est édifié autour d'une réflexion sur le tabou de l'inceste. Pourtant le nombre de doublons dans les listes émises par les écoles constitue déjà un indice de la tendance des psychanalystes à copuler entre eux. Et à côté des ménages qui officient au grand jour sous le même nom, il y a tous ceux rendus moins repérables par la fidélité, dans ce milieu, de bien des femmes au nom du père. A moins que le duo ne fasse domiciles et cabinets séparés, il n’est pas rare que la demeure d'un psy comporte une salle d'attente commune. Une variante consiste à trouver, comme chez vous, deux cagibis d'attente sous le même toit. Dans ces conditions, le transfert ne s'opère pas sur un être mais plus que jamais sur un couple et plus précisément sur ce type de couple hors pair constitué par une paire d'analystes. Vous conviendrez avec moi qu’un analyste est déjà en soi un être à la limite de la normalité ; à partir de là, il est permis de se demander si deux analystes accouplés ne représentent pas une figure du double proche de la monstruosité. Les ménages d'analystes mêlent notoirement leurs écrits comme ils mélangent leurs langues en tout bien tout honneur devant leurs auditeurs ; ils (f) ont fréquemment des rapports qu'ils composent volontiers à quatre mains, assistent aux mêmes congrès et empruntent de préférence des voies compliquées pour parvenir à la jouissance... spirituelle bien sûr. Cela dit, le patient se doute malgré tout que les relations de sa dyade analytique ne se limitent pas seulement à ces préliminaires exhibés en public. Même quand l'analysant n'a pas une claire conscience du lien existant entre les tergiversations intellectuelles et d'anciennes habitudes masturbatoires mâtinées de tendances perverses, il devine d'autres ébats derrière les jeux de mots et les débats d'idées de ses substituts parentaux. Pour s'assurer de leur tempérance, l'idéal serait de les maintenir indéfiniment en séances. Malheureusement, ne serait ce que pour des raisons matérielles, il faut se résigner à les quitter de temps à autre. Dès qu'ils sont seuls, ils doivent en profiter pour passer à l'acte. Le sujet avait déjà connu papa et maman faisant cela en douce juste derrière son dos et voilà que ça recommence, avec double compétence, derrière le paravent. Merci pour la délicatesse de la répétition. Selon la configuration du ménage, la psyché du patient est malgré tout sollicitée dans des registres différents. Certains couples, marqués de rides acquises au même rythme, donnent l'impression d'être issus de l'origine. Les individus qu'x années d'analyse n'ont pas désunis offrent aux jeunes générations une image rassurante de grands-parents idéaux. Ils sont attendrissants, mais ne sont pas légion car la norme consiste plus généralement à faire comme vous : à savoir passer par la case divorce pour épouser ensuite ou vivre en concubinage avec une partenaire plus jeune, souvent collègue ou alors en passe de le devenir. L’intérêt des analystes pour le transgénérationnel s’inscrit dans la logique du questionnement freudien, mais faut-il pour autant considérer comme normal que tant d’analystes chevronnés poussent le zèle jusqu’à se dévouer, corps et âme, à la formation des jeunes générations ? Maintenant, pour passionnantes et intrigantes que soient les unions nées sous le sceau du cabinet, ces liaisons gardent malgré tout souvent des relents de classicisme, le décalage s'effectuant pratiquement toujours dans le même sens. Par goût de la symétrie, au nom de l'égalité des sexes et en signe d'anticonformisme, j’aurais pourtant trouvé plaisant de croiser dans des lieux dédiés à la recherche et aux hautes études, des femmes analystes d'un âge certain vivant avec des confrères débutants, lesquels auraient de plus des physiques de jeunes premiers. Au moment où l'un des derniers privilèges masculins, à savoir celui de la procréation tardive, est en train de tomber en quenouille, rien n'interdit, dans la même veine, d'imaginer des analystes aux cheveux blancs recevant leurs patients avec le ventre rond. Ces configurations induiraient sûrement aussi des effets transférentiels intéressants. Mais force est de constater, qu’au moins sur la place de Paris, si j’en crois mon humble expérience, ces situations ne courent pas les rues. M’est avis que le sujet mériterait d’être approfondi par des enquêtes épidémiologiques menées tant au niveau provincial qu’international. Et si la tendance ici pointée se trouvait confirmée, il resterait à déterminer pourquoi les analystes de sexe féminin, aussi libérées soient-elles, manifestent quelques réticences à imiter la propension de leurs homologues masculins à agir en pères éternels. Avant même que ce phénomène trouve une juste explication scientifique, j’estime que les patients méritent d’être avertis des risques inhérents à la rencontre d’analystes aux tempes chenues. Figurez-vous que je vous avais choisi selon certains critères, au rang desquels figuraient votre nom, votre adresse parisienne et celle que je pouvais vous supposer par ailleurs. Mais c’est aussi, sinon surtout, votre allure incontestablement grand paternelle qui vous avait valu un droit d’analyser. Je trouvais rassurant l’idée d’inspecter mon ça en compagnie de quelqu’un me rappelant mon bon papa. A partir de là, mon tort, je le confesse, aura été de vous présumer fréquentant dans l'intimité votre classe d'âge. Une rencontre faite sur le palier et confirmée un soir de congrès m’a assez vite mise au fait de mon erreur. Peu après, vous me faisiez le coup pendable de devenir, durant mon analyse, un jeune papa ! Certes il y a là un moyen comme un autre de contraindre les patients à interroger leur rapport à la différence des générations, une manière de les forcer à engager un discours sur la jalousie fraternelle et sur l'attrait de l'inceste mais il est quand même bizarre, d'avoir la prétention d'appeler cela un environnement neutre ! C’est ainsi qu’un beau jour des bruits nouveaux, preuves de l'alliance nouvelle sinon éternelle se sont insinués dans le cadre. Ces bruits, qui signalaient l’entrée de votre progéniture dans le stade des couches-culottes, avaient quelque chose de discordant : au même moment, ma descendance avait déjà, sans faire de ramdam, entrepris de se perfectionner dans l’art de découcher. Et il aurait fallu que je fasse comme si de rien n’était, que je passe ces broutilles sous silence, que je renonce à chercher l'erreur dans l'embrouille des générations ? Peut-être que je ne comprendrai décidément jamais rien à la psychanalyse en général, ni à ce qui a pu pousser Freud en particulier vers l'investigation des couches profondes, mais dans le cas présent, exprimer mon dés-agrément face à la posture par vous adoptée n’était pas forcément inconvenant. Vous auriez voulu me faire partir, que vous n’auriez pas agi autrement. D’ailleurs, peu après ce moment là, j’ai effectivement choisi de fuguer quelques mois… Juste avant ce départ, dans un océan de silence, vous aviez prononcé ces paroles à l’époque irrecevables : - Vous avez beaucoup aimé votre papa. Quelque temps après, je revenais pourtant au lieu primitif de mes séances, histoire de finir par analyser ce rapport au papy jeune papa, à la belle maman et au tendre chérubin. A la reprise, vous aviez augmenté vos tarifs mais, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je commençais à discerner les avantages liés au fait d’évoluer ainsi auprès d’un couple représentatif des moeurs du milieu, puisque, par leur présence-absence, à certaines périodes, la mère et l’enfant se trouvaient également pour moi en place d'analystes. J’en avais trois pour le prix d’un ! Fait que je traduisais d’ailleurs en acte en adressant à l’époque certains de mes règlements au nom de votre femme ou en rédigeant des chèques à l’ordre de votre fils. Histoire de reconnaître qu’une analyse met systématiquement en jeu des déplacements et qu’une carrière de psy débute souvent au berceau, à l’insu de l’intéressé. Au début des années 90, je crois bien avoir été la patiente en traitement chez le plus jeune analyste de France. Je sentais bien que ce passage n’était pas trop à votre goût mais à l’époque, par envie de bleu outre mer, par blues d’être passée outre mère, par dépit face au père, autant que par goût du défi, j’avais besoin de ce pas sage. Un jour, j’ai entendu : - Vous leur devez quelque chose ? C’étaient des mots simples, des mots de tous les jours. Prononcée avec l’étrangeté de votre accent étranger, cette question, dans sa logique imparable et parce qu’elle venait au bon moment a contribué à changer la donne. En éclairant le sens du scénario en jeu, elle allait permettre d’en tourner la page. A part cela, je dois encore vous dire que sans le flegme avec lequel vous avez supporté bon nombre des entorses à répétition commises tout au long de nos rencontres, il est probable que jamais rien n’aurait bougé. Lors du premier entretien, vous aviez laissé entendre que l’analyse me changerait. N’appréciant guère l’assurance avec laquelle vous abordiez la chose, je reconnais avoir dépensé pas mal d’énergie afin de contrer le processus. Ma splendide insolence, je le reconnais aussi, n’a pas vraiment fondu au soleil de la cure. On ne se refait jamais qu’au sein de certaines limites. Pourtant au fil de ces années, quelque chose s’est passé qui fait que je me sens profondément différente ; plus dégagée donc plus engagée ; moins ordinaire donc plus solidaire ; moins intéressée par les OGN, plus investie dans les ONG. Alors si aujourd’hui je me tiens face à vous sur ce divan dans cette position peu classique, peut être pourriez-vous me faire le crédit d’y voir autre chose qu’une simple provocation supplémentaire. Figurez vous que c’est ma façon de marquer une transition, avant de virer de bord en assumant définitivement l’idée qu’à l’avenir le fauteuil sera mon lot. Sans doute l’aviez vous deviné avant moi, en tout cas mon destin est de devenir analyste. Par ailleurs, j’ai aussi compris ici que rejoindre des chapelles ne serait pas mon fort et qu’il pourrait parfois m’arriver de soutenir des prises de positions critiques aussi bien face à l’orthodoxie freudienne que lacanienne. Une certaine marginalité et les voies de traverse ne me font pas peur. J’aime les émancipations, les confrontations et les élucubrations. Maintenant je crois vous avoir dit, sinon tout, du moins l’essentiel. Donc il me semblerait bon d’entamer la prochaine fois, en face à face, la dernière période de nos échanges. Bon, j’arrête là cette simulation d’un récit de fin d’analyse, où je ne chercherai pas à nier qu’il puisse y avoir quelques infiltrations issues de ma propre cure. D’autant plus que trace en a été laissée par ailleurs sous forme d’un article vantant les mérites de l’Interruption Volontaire d’Analyse (Défense de l’I.V.A. in : Nouvelle Revue de Psychanalyse, N°47, Printemps 1993, Paris, Gallimard, pp. 184-188). Je transgresse, tu transgresses, il ou elle transgresse ; nous transgressons, vous transgressez, ils transgressent. Le je est haïssable. Cela étant, si on estime intéressant de donner quelques éléments concrets pour illustrer un thème comme celui-ci, il me semble moins gênant d’évoquer nos propres transgressions plutôt que de jaser sur celles de nos patients ou d’invoquer des situations mettant en cause des confrères morts ou vifs. S’il y bien quelque chose à éviter, c’est, comme le formule Lacan, « que l’expérience de l’analyse vous soit transmise d’une façon absolument crétinisante » (Jacques Lacan les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse Chapitre XIV La pulsion partielle et son circuit, Essais, Seuil, 1973, p. 195.) A sa manière, cette élaboration mi fantaisiste, mi réaliste constitue un plaidoyer en faveur des capacités transgressives de certains patients et pose la question du traitement de ce matériel. Si la dimension de la transgression en analyse a bien quelque chose de dynamique, l’émergence de ce type de mouvement demande à être corrélée au transfert et pose la question de la stratégie de la direction de la cure. On sait que Lacan a proposé de conceptualiser deux qualités différentes d’agir au regard du transfert : l’acting out et le passage à l’acte. L’acting out étant entendu comme exhibition dans le transfert de ce qui n’a guère été interprété et le passage à l’acte comme sorti hors de la situation de transfert. Mais quelque soit le cas de figure, ces situations supposent toujours plusieurs protagonistes. Face au patient qui s’installe dans la provocation et la transgression, l’analyste se trouve sollicité dans des registres où il n’a pas à se laisser entraîner : devenir complice ou gendarme de la situation. La difficulté consiste à éviter ces écueils tout en maintenant l’équilibre qui permettra à la cure d’avancer. Pas facile décidemment le métier d’analyste. L’exemple pris ici évoque des transgressions à connotations ludiques mais il est évident que bien d’autres registres sont possibles. Tous les névrosés n’aménagent pas leurs transgressions sous forme de rébellions souriantes. Quant aux patients dont l’organisation est à dominante psychotique ou perverse, leurs transgressions prennent d’ordinaire une tonalité sensiblement différente, souvent plus grave et parfois nettement inquiétante. Cela étant, quelque soit la trame de fond, j’ai tendance à penser qu’une cure progresse pour une bonne part à coups d’infractions au cadre et que l’important au final tient essentiellement à la façon dont analyste et patient arrivent à surmonter cela ensemble. Le respect du cadre, s’il n’est que simple respect formel du cadre, n’a pas, en lui-même, grand intérêt. En revanche, il est toujours intéressant de regarder comment quelqu’un se débrouille avec la consigne reçue. Nul n’est tenu d’entrer en analyse mais s’il opère ce choix, il devra inévitablement se soumettre à certaines données venant de l’autre et de l’Autre. Invitation déguisée au viol, au meurtre et à l’inceste, la règle fondamentale du Tout dire et du Tout penser est une machiavélique invention, à proprement parler irrespectable. La consigne de départ fonctionne comme une incitation à toutes les régressions et à toutes les transgressions. Elle a pour particularité d’avoir l’aptitude à déclencher la force du vœu incestueux d’un retour au paradis perdu et il faut bien reconnaître que, dans l’ensemble, le mécanisme marche plutôt bien. Dans le cas relaté, on voit bien comment une confrontation à la notion « d’objet couple » sollicite dans un premier temps un excès pulsionnel qui occasionne, sinon une crise grave de la problématique du sujet, du moins une mise en jeu de sa conflictualité oedipienne. Par la suite, ce même objet couple sera repris, travaillé, et comme métabolisé pour permettre le dépassement de l’impasse. Parmi les réponses usuelles à ce type de situation, il y a bien sûr celles de l’agir. Depuis que Dora est intervenue pour donner son congé à Freud, lequel n’a pas su particulièrement bien gérer la situation, l’agir venant en place du souvenir a plutôt eu mauvaise presse auprès des analystes. Assez tôt cependant, des cliniciens ont su y voir autre chose qu’une transgression destructrice. C’est le cas de Ferenczi qui, dans un article intitulé « Elasticité de la technique psychanalytique » (Psychanalyse, t. IV, Paris, Payot, 1982 p.53-65.) soulignait déjà en 1928 l’idée que les pouvoirs subversifs de l’agir peuvent traduire l’émergence dans l’urgence d’une réalité psychique et pulsionnelle parfois plus authentique et plus intéressante que celle s’exprimant au cours de cures qui respectent a priori parfaitement le cadre. Les analystes rencontrent en effet de temps à autre une forme de résistance très conventionnelle chez des analysants qui associent avec aisance et se conforment à un protocole analytique intériorisé, parfaitement neutralisé. Ces patients, qui suivent la consigne analytique à la lettre comme ils ont du jadis obéir au doigt et à l’œil, ont évidemment de bonnes raisons d’agir ainsi mais, outre qu’ils soumettent leur analyste au risque de s’ennuyer, ils exposent leur cure au risque d’une stagnation éternelle. Maintenant j’aimerais qu’un débat puisse s’ouvrir autour de quelques questions que je me suis posée en préparant cette intervention : Quel prix paie t-on pour transgresser au cours de son analyse et quel serait le prix à payer pour quelqu’un qui, de son côté, ne pourrait jamais s’autoriser à contrevenir au contrat de départ ? Il existe de toute évidence des transgressions créatives et d’autres plus régressives mais existe-t-il pour autant des critères qui permettent toujours de savoir dans quel registre on se situe ? La transgression n’est elle pas le type même du concept élastique qui varie en fonction de chacun ? Même si mon propos aujourd’hui était plus de me pencher sur les transgressions de l’analysant que sur celles de l’analyste, existe t-il une symétrie et/ou une inégalité fondamentale entre les transgressions de l’analyste et celles du patients ? Qui entraîne l’autre et comment en sort-on ? Et faut-il d’ailleurs toujours vouloir en sortir ? Peut-on par ailleurs s’en tenir à penser toutes les transgressions comme a priori légitimes du côté du patient et peu recommandables si c’est l’analyste qui en prend l’initiative ? Est-il pertinent en tant qu’analyste d’opérer un classement qui chercherait à distinguer entre les transgressions qui mettent en cause le corps et celles qui se limitent à l’esprit ? Que doit-on dire et faire face à ces analystes qui abusent physiquement de leurs patientes ? Et a t-on raison de penser le couple composé d’une femme analyste et d’un patient homme comme forcément exempt du risque de viol sur divan ? Personnellement j’aurais tendance à estimer qu’il est impossible d’exercer convenablement en tant qu’analyste sans enfreindre de temps à autres les bonnes mœurs analytiques mais c’est une opinion qui n’engage que moi et qui demanderait de plus un examen un peu approfondi de cette notion quelque peu incongrue de bonnes mœurs analytiques. Quoi qu’il en soit, dans ce métier dit à risques, les contrôles et les reprises de cures ont au moins l’avantage de permettre à l’analyste de travailler ses dérapages. Maintenant certains analystes commettent malgré tout des transgressions éthiques majeures qui portent tort au patient. Qu’en fait-on et qu’en dit-on ? Dans les familles analytiques, procède t-on autrement que dans les autres ? En réalité, la tendance première du milieu analytique consiste à cacher ce qui le gène et à laver son linge sale, quand il y est contraint, entre pairs plus que sur la place publique. Si on se situe dans une perspective historique, on s’aperçoit par ailleurs que cette question des transgressions, quand elle est mise en avant, est facilement instrumentalisée par des hommes ou des groupes en position de pouvoir qui s’en servent pour justifier exclusions et anathèmes. Freud ayant été le premier à donner l’exemple, les disciples ont suivi sans grand discernement d’où cette multitude de scissions qui se sont souvent jouées sur des infractions au supposé bon code analytique. La rébellion du sujet en analyse fait, de mon point de vue, partie intégrante du phénomène de renaissance qui s’opère dans une cure. Toutefois au sein même de ce phénomène, réside un paradoxe. Car comment peut on se montrer iconoclaste, réfractaire, insoumis, vraiment transgressif et analytiquement incorrecte dans le cadre d’une démarche fondée sur une liberté totale et qui ouvre sur le non respect des morales dominantes ? Et comment se fait-il, si la transgression et plus encore la réflexion sur la transgression sont en quelque sorte consubstantielles à la démarche analytique, que les analystes souffrent autant d’une vraie difficulté à penser convenablement certaines dérives qui leurs sont propres ? Au final, cette question des transgressions conscientes ou inconscientes des analysants et celle conjointe des transgressions commises par les analystes, me paraissent des carrefours de développement intéressants, en dépit ou à cause d’un risque d’enlisement jamais bien loin. Maintenant, à l’issue de cet exposé, j’espère que vous voudrez bien vous autoriser à puiser également dans la réserve de vos souvenirs, de vos expériences ou de vos fantasmes, pour enrichir l’échange. Anne-Geneviève Roger ag.roger@aliceadsl.fr 12 rue des Balances 34000 Montpellier Intervention faite le 8 mars 2008, dans le cadre de l’Espace Clinique de Montpellier Méditerranée
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