// - couloirs du labyrinthe - Registre de Remémorations - I -
couloirs du labyrinthe
- Registre de Remémorations - I -

épigrammatique épistémologie


Dans une ample salle rectangulaire de l'Ateneo de Madrid, salle dont la sobre élégance –pardonnez le pléonasme- survit un usage séculaire, un homme va et revient par l'allée longitudinale qui la divise en deux. Un vieux monsieur aux longs cheveux blancs arrangés en queue de cheval, habillé avec une scandaleuse mesure, coloré, informel, négligé, propre…


Insigne professeur d'université, philologue, poète, philosophe, dramaturge…


Depuis dix années, chaque mercredi soir, précisément à neuf heures, il préside dans cette salle une tertulia, mot qui me semble peser plus lourd que "causerie".


Comme les Anciens, il parle en marchant. Parfois il s'arrête pour prendre une dragée sur une petite table au milieu du parcours, la met à la bouche, l'arrange convenablement pour la sucer et pouvoir parler –entre les molaires et la joue, penses-je-, puis reprend sa marche.


En l'occurrence il parlait de comment savoir, de comment l'on sait savoir, parfois avec du mordant, et soutenant à un certain moment son exposé par une métaphore quantique, par un paradoxe, par le fait que le chat dans la fameuse boîte est simultanément mort et vivant, ainsi que le photon est onde et particule à la fois, que tout dépend des figuratives lentilles dont l'observateur se sert pour y voir leur état…Au bout de quarante cinq minutes il cesse de parler et invite des questions.


L’homme en question, Agustín García Calvo, deux années durant, écrivit comme par défi une rubrique pour le journal La Razón; des souvenirs, un par semaine, recueillis plus tard dans un livre1 dont je viens de traduire l'introduction. Sa prose difficile et légère, d'une syntaxe achevée que, vous verrez pourquoi, je définis comme la rhétorique de la virgule, couplée à mes limites, m'impose la crainte de ne pas pouvoir arriver à mon but. J'ambitionne de traduire et vous faire connaître ces "souvenirs", les "remémorations" de cet homme extraordinaire.


Ainsi, en dépit du bon sens, car traduire est de loin plus ardu qu'écrire, je me propose, au fur et mesure de mes forces, de les enregistrer ici pour vous.


Je crains ne pouvoir tenir son pari hebdomadaire.


1 Agustín García Calvo, Registro de Recuerdos (contrahistoria), Editorial Lucina, Rúa de los Notarios, Zamora, 2002.

 

Elton Anglada


I

Registre de Remémorations


Il y a un mystère dans cette histoire du souvenir, ou plutot une maille de mystères ou embrouilles, sûrement née de vouloir nous faire une idée de ce qu'il en est, et peut-être que cela est plus en dessous et plus profond que toutes les idées.


C'est quelque chose comme les rêves, qui d'un côté, bien sûr, semblent nous dire des choses et avoir une signification, or qui, si nous voulons tirer au clair l'un d'eux et expliquer ce qu'il disait, nous comprenons que non; que, si nous mettons des noms à ses images et lui donnons du sens à ses événements, c'est cela, littéralement ce que nous lui faisons, le faire être ce qu'il n'était pas, et nous supprimons ainsi bien plus que ce qu'il en était, et qui en vérité était intraduisible: puisque celle-là n'était pas proprement Felisa, puisque cela serait peut-être un coin de la forêt de Valorio, mais en même temps un méandre du parc peut-être de Buttes-Chaumont là à Paris, ou bien, puisque les deux endroits ne peuvent pas être en même temps, alors aucun des deux; et peut-être c'était un message de tristesse qui me portait, mais non, parce que sous les larmes coulait comme une joie, secrète, même pour moi qui essaie en vain de m'en souvenir.


Pareil pour les souvenirs de la vie; qui ne peut être qu'au moins pareil à un rêve: puisque maintenant, maintenant que je le dis, en réalité rien n'arrive, ou rien de plus que ce que je suis en train de dire, or tout ce qui se passait…voilà: passait, pour le dire avec l'Imperfectif de nos Verbes, c'est-à-dire rien de plus que, maintenant, souvenirs de ce qui n'est plus; ainsi que les rêves du commun des mortels appelés vaguement mûthos (que la pédanterie culturelle a converti en mythe), et qui ne peuvent être traduits non plus au langage de la Réalité, sinon en leur faisant devenir ce qu'ils n'étaient pas.


Et ce souvenir…Nous avons déjà trouvé qu'en réalité ce sont deux souvenirs, en contradiction l'un avec l'autre: l'un fait de souvenirs connus et enregistrés, avec leurs profiles figés, avec leurs noms et leurs dates accolés, comme qui dirait un album photo ou une archive de notre vie privée or aussi de l'Histoire des gens ou des astres. Et ils sont là, en dépôt, prêts à se reproduire à la frappe de la touche appropriée, toujours égaux à eux-mêmes, grâce au fait qu'ils ne vivent pas: ils se savent, ce pourquoi ils jouissent du prestige d'être réels, d'être l'Histoire réelle, le monument ou l'attestation judiciaire des événements d'une guerre mondiale passée ou de soi-même.


Et puis il y a des souvenirs qui ne se savent pas, qui sont vivants, qui s'irisent comme des ombres, qui bourdonnent et même sentent, si on se laisse porter par eux, si loin parfois, que si l'on ne fait pas gaffe, on dirait comme en parlant de tout cœur, que ceux sont les extases ou instants de la vie quand on vit véritablement, ceux de reviviscences des rêves de la vie; parce que le reste du temps ce qu'on fait c'est faire Histoire, laisser un registre de la vie jamais vécue.


Or voilà: puisqu'il faut être réaliste, car le Chef ainsi l'ordonne, ce en quoi il faut croire c'est l'archive, en la notification et documentation des faits morts, en ce qui n'est pas ici ni se palpe, sinon qui est dans le Calendrier ou l'Agenda: et par contre, les souvenirs vivants, ceux qui te ravissent et te font toucher ce qui était ou aurait pu être vie, ce sont des rêveries dont n'importe quelle Autorité ou prochain est prêt à t'en faire sortir ("Sois sage, petit!") d'un revers de la main. Ainsi sommes nous vendus ou achetés.


Et c'est révélateur, pour remarquer ce méga changement, ce qui arriva en anglais avec le mot latin recordari (qui avait en soi rien de moins que la radicale cord-, qui était autant "cœur" qu'"intelligence"), lequel arriva à se convertir en record (ou, en tant que Verbe, record Dans), qui ne peut désormais signifier rien d'autre qu'"acte notarial", "dossier académique", aussi "dossier judiciaire", "enregistrement musical", et même "suprême performance sportive", tant et tant de noms de la mort.


Et, malgré tout, jamais le mensonge de la Réalité n'est si certain et définitif qu'il le croit, ou prétend croire. Aux annotations du registre, aux photos de l'album de famille se sont entremêlées les tentations du véritable souvenir, jamais tout à fait mort ("Rien n'est complètement oublié" découvrait Freud au milieu de toutes ses ambiguïtés), et il arrive parfois, au moment le plus inopiné, qu'en appuyant sur la touche de l'archive informatique ou de n'importe quel ordinateur de la Réalité, des résonances du vrai souvenir s'éveillent, qui vagues et sensibles souhaitent maintenant vivre à nouveau.


Et, puisque l'Ordre (État, Capital, etc.) est monté sur la foi dans le Futur (où rien n'est ni n'arrive, or qui a son registre et calendrier), dans le souvenir qui n'est pas Histoire se trouve la source de rébellion de ce qui reste des forces vives du peuple contre l'Ordre; et peut-être ce ne serait pas une mauvaise tactique de revenir, en dépit de l'Histoire, celle de soi et du monde, à piocher le registre des faits au cas où surgiraient de là quelques souvenirs vivants qui nous révéleraient le mensonge de la Réalité.


Dans le substantif l'accent tonique tombe sur le premier e, et dans le verbe sur le second. (N.T.)

 






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