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PLAT DU JOUR - Lov’bjet petit a et...


Lov’bjet petit a et souvenir écran.

ouverture

 

Un souvenir de ma lointaine efface enfance resurgit imprévisiblement de temps en temps. Son apparition me surprend et me trouble d’autant plus que je n’arrive à trouver le rapport entre lui et mes circonstances du moment, ni pourquoi l’événement aurait marqué le témoin de dix ans que j’étais. Ce qui arrive en premier puis se déplie en souvenir,  est une onomatopée : pisch-pisch-pisch 

   Et pour cause, me dis-je ! L’onomatopée est liée à l’insistance instance de la lettre, est en soi sa manifestation, comme l’explique si bien Lacan dans sa Troisième. L’onomatopée renvoi au premier objet du désir et aux caresses verbales de la mère... Sauf que malgré mes efforts je ne me souviens d’avoir jamais entendu un tel son  sortir de ses lèvres...

    Sûrement  c’est toujours bien ça, l’objet petit a, puisqu’en principe tout y renvoie, tout y choit à ses pieds...Ce qui ne m’avance guère.  En tout cas, son inespérée irruption m’exaspéra à tel point que je me mets alors à faire n’importe quoi pour lui échapper,  fredonner une mélodie, reprendre l’écriture d’un article...

   Ou bien entamer celui-ci, maintenant que tout d’un coup je pense avoir percé son banal mystère. Tout se passa dès lors comme si un  processus de perlaboration dont j’ignorais l’existence arrivait au bout,  et il me fallait impérativement remonter le sillage.

   Ce matin, en allant au village pour acheter du  pain, je ralentis pour observer une volée des pigeons se poser puis becqueter sur un champ récemment labouré...ou peut-être semé ?

   Ce fut alors que le  pisch-pisch-pisch m’est apparu.
 

premier mouvement

  

Cela se passa en République Dominicaine, et plus précisément dans la basse-cour du voisin : Je vis une femme sortir de la maison tenant par la main un petit enfant tout nu, juste arrivé à la station debout. Ils marchèrent quelques pas au delà de la pergola couverte par une exubérante chayotte, puis sa mère lui lâcha la main. Suite à un  hésitant balancement, l’enfant se laissa tomber par terre. Sa mère ouvrit alors un sac en toile et commença à jeter des poignées de maïs en éventail en chantonnant kiri-kiri-kiri ... kiri-kiri-kiri, d’une voix aigüe.  

   Au bout d’un instant un groupe de pigeons venu comme du néant se posa, et chacun se mit à chercher puis avaler les graines dispersées à qui le plus vite.

   Tout d’un coup l’enfant se mit à pleurer en tendant les bras vers sa mère.  

   Elle le regarda un instant, posa le sac par terre et le souleva des mains tendues vers elle. Elle tapota puis lui frotta les fesses et les mollets.

   C’est alors  qu’en voyant son érection, elle éclata d’un rire doux en secouant la tête, s’accroupit devant lui  en répétant  pisch-pisch-pisch ... pisch-pisch-pisch d’une voix mi-tendre mi-ludique.

   Alors,  tout en regardant son petit oiseau orgueilleux, le petit se mit à uriner droit devant lui.  

 
deuxième mouvement
  

Sauf exception, je me réveille bien avant l’aube. Je regarde ma montre pour voir si ce n’est pas trop tôt, ce qui m’arrive souvent. Non : quatre heures pile. Comme quoi l’habitude ne fait le plus ou moine. Je me glisse hors du lit et comme un chat traverse le noir afin de ne pas réveiller ma femme-au-sommeil-léger. Je ouvre et referme silencieusement la porte derrière moi, passe à la salle d’eau, pisse en visant la porcelaine pour ne pas faire de bruit,  puis choisis le moindre des deux maux, et pour  ne pas réveiller ma femme-au-sommeil-de princesse-de-conte-de-fées,  m’empêche de tirer la chasse. Tant pis pour l’odeur qu’elle me fera remarquer  plus tard, c’est sûr. Or je préfère la pisse aux mauves vapeurs désodorisantes de l‘aérosol qui en tout cas ne se trouve pas sur l’étagère.  

   Enfin, un vieux couple bien rodé dans ses malices.

   Une fois dans mon bureau j’ouvre mon ordinateur et lui donne le temps d’accomplir ses  mystérieuses routines de mise en route. Il fait froid. J’allume le poêle, me félicite d’être si doué pour l’exercice malgré n’avoir jamais été boy-scout, me frotte les mains devant la flamme comme l’avare devant l’étincelant napoléon, et continue vers la cuisine.

   Je mets la cafetière en route et reviens au bureau, vérifiant au passage que le feu ait bien prit, rajoute au fond du foyer une bonne bûche,  me frotte encore les mains, puis me tord les doigts entrelacés comme un pianiste, pour les assouplir. Je constate que la petite gêne articulaire s’amenuisa, sans toutefois disparaître.

   Tu vieillis, mon grand, tu vieillis. Me dis-je.

   L’ordinateur est maintenant éveillé et ready for action. Je consulte la boite de mail. Rien que la copie du commentaire qu’un lecteur fait a propos d’Obscur Eclair II. Puisque je m’oppose à toute forme de censure, les commentaires de lecteurs apparaissent automatiquement au pied de l’article visé.  Je rajoute ma lapidaire réponse : Médecin, soigne- toi.  Puis, pour ne pas embarrasser l’envoyeur qui pourtant le méritait bien,  décide de gommer commentaire et réponse. Et aussi d’enlever la fonction de publication automatique.

   La douloureuse tâche accomplit, j’ouvre mon dernier manuscrit, trouve le travail de la veille, puis m’attèle à sa correction. L’inspiration de hier me semble aujourd’hui verbeuse, opaque, fade... Alors, comme chaque jour et normalement avant toute autre chose,  je la corrige, gomme ici, rajoute là....

   Cette action peut se répéter pendant plusieurs avant-jours sur le même morceau...

   Or seule la nuit qui précède l’aube rougeâtre m’en donne la lucide cruauté  requise...

   Puis j’entends ma femme remuer dans notre chambre, ses pas, parfois un bâillement, la chasse d’eau...

   La porte s’ouvre et elle me dit bonjour en passant. Je réponds souvent par un bonjour mon amour, sans lever les yeux de l’écran.  

   J’entendrai alors l’évier couler, puis les gargarismes de la cafetière ; entendrai le ressort du grille-pain lâcher, le bruit du plateau sur la table,  le toast croustiller sous ses dents.

   Oh comme j’envie cela, moi qui n’en ai point!

   Alors j’enregistre mon travail, réduit le document, et pars faire mes ablutions.

   Il est neuf heures.              

   En allant vers la chambre, sous l’effet du diurétique pur-arabica je vidai ma vessie des déchets cafetiers. J'insistai consciencieusement à ce que la dernière goutte en soit évacuée –la suite vous dira pourquoi. Parfois, las d’attendre debout, je descends la lunette et m’assois. Je roule une cigarette, l’allume et m’entête à vouloir déterminer quels muscles fonctionnent alors, quelles secrètes contractions obéissant à ma volonté actionnent le système hydraulique d’évacuation, regrettant toujours d’en savoir si peu sur l’anatomie et de la sentir si bien.

   Au bout d’un temps l’opération réussit et une deuxième giclée jaillit.

 
interlude
  

   -Est-ce que tu parles de tout ça avec ton analyste ?

   -Non. C’est un pari que j’ai tenu depuis le début : Je n’aborderai pas en séance le corps et ses maux, et surtout pas les malheurs scatologiques ou les bonheurs eschatologiques. Pas de déchets  ni de religion. De toute façon, qui pourrait perlaborer à mon lieu ? Par contre, c’est à force de subir ses interprétations puis de les interroger, que peu à peu j’entamais les miennes. Je me suis senti toujours par lui épaulé dans cette voie, somme toute  naturelle aboutissement de la praxis : lui en tant qu’analyste, moi en tant qu’analysant.  J’admets toutefois à une certaine malice dans mon choix. Car ayant pris conscience  par ses commentaires que le corps en soi l’intéressait -n’étant médecin pour rien- et moi étant persuadé que le corps n’est ni le réel ni même la nostalgie de l’objet a, je laissais pisser.  

   De surcroit, je n’aborderai mon parti pris, car paradoxalement inspiré par lui, j’étais sûr de mon coup et simplement continuais à piocher de mon côté certains symptômes, souvenirs et notions –.p.ex. le souvenir écran, la conversion, l’objet petit a dont il est ici question.

   -Et le transfert ? Qu’en fais tu du transfert ?  

   -Je l’honorais, puisque le transfert n’était avec lui sinon avec le couple analyste-analyse. Le jour où Lacan m’ouvrit les yeux à cela je cessai de me sentir capable coupable de mon impudence...

   Enfin, j’ouvrais le robinet et, en attendant l’eau chaude arriver de la lointaine chaudière, sortais une culotte du tiroir, peut-être une chemise, et des chaussettes.  Je me déshabillais et allais me laver la figure, me peigner la tignasse/ soudain il me fallait, là, sur-le-champ, aller encore uriner pour une troisième fois. Ce que je fis, naturellement, tout en restant mystifié par l’origine du surplus et par son volume. Je réfléchissais aux chiens qui peuvent marquer leur territoire autant de fois que nécessaire en pissant sur les objets olfactivement marqués par un autre mâle. De quelle taille est leur vessie, bon Dieu ? Est-ce possible que l’instinct territorial déclenche une mystérieuse avalanche hormonal, d’adrénaline disons, qui active et accélère la fonction rénal ? Après tout, l’urine, ça vient du corps et non de l’instinct lui-même !

   -Et le fétichisme, d’où vient-il ?

   -De l’endroit habituel : l’objet petit a. Pour l’instant je m’apprêtais à introduire le souvenir écran...

   Naturellement, je distingue la fonction biologique de la fonction psychologique qui, en l’occurrence se résume à ce que depuis Pavlov on appelle réflexe conditionné. Je m’en doutais bien qu’il était aussi question d’un souvenir écran déclenché ce matin en observant les oiseaux se poser sur le champ. Pour ce qui est du souvenir même, ce qui me taquinait c’était de savoir pourquoi ce qui pour l’enfant que j’étais alors fit tilt, ce fût  l’onomatopée maternelle, pisch-pisch-pisch, qui par la suite m’arrivait de me remémorer spontanément. Au moins, me disais-je alors, c’est de la voix ; dénuée de sens, d’accord, mais toutefois voix et non pas pur ronron comme chez les chats, jouissance du corps aussi totale qu’égoïste,  ni non plus une stimulation génitale comme celle des chattes qui lèchent leurs chatons pour provoquer leur miction.

   De retour au lavabo je continuais mes ablutions quand la même urgence pissotique se reproduisit...  

   Je coupe court (ou long) sauf pour vous dire que cela m’arrive à chaque fois, chaque fois, chaque fois. J’ai découvert, ou peut-être imaginé –car je fais des expériences- que le réflexe se déclenche plus ou moins urgemment selon la quantité d’eau qui coule  -et selon le son qu’elle produit, me dis-je. Or un contrôle strict des paramètres expérimentaux m’est impossible puisque le volume d’eau –donc du son qui en résulte- varie au gré d’autres robinets ouverts ou pas ailleurs, et surtout quand  la pompe se met en route,  ou s’arrête.

   Or  plus ou moins marqué, plus ou moins impérieux,  le désir resurgit toujours.

 

troisième mouvement

  

   Ma mère et moi parlions de tout et de rien. Parlions avec la tristesse de parler pour ne rien dire. J’étais là, et cela nous suffisait. Assis dans sa chambre je la regardai prostrée dans le lit, entre sommeil et éveil.  Je lui disais que le lendemain il me faudrait rentrer en France. Tant pis fils, me répondit-elle. Je reviendrai le weekend prochain, maman. Oui fils...oui... J’espère que tu me trouveras. Je t’appelle chaque jour, maman...Oui, c’est vrai, pardonne moi...C’est que, c’est que...

   - Dis-moi, maman, quand j’étais petit, est-ce que tu faisais pisch-pisch-pisch ! pour me faire pisser ?

   Ma mère éclata d’un tel rire que je n’avais pas entendu depuis des mois.

   -Non, je faisais couler le robinet du lave-mains. Me répondit-elle.

 

récapitulation et coda

  

Comme vous le voyez, tout s’explique. Or le souvenir original, primitif dirais-je presque, restera pour toujours voilé par l’écran.

   Me croiriez-vous si je vous disais que suite à cette perlaboration, mon symptôme s’amenuisa ?


E.A.- 18 -11-2010





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