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PLAT DU JOUR - troublant trotte-bébé

 troublant trotte-bébé
 

Un troublant trotte-bébé apparait dans Le stade du miroir. Il me taquine, m’inquiète même depuis des années. J’ai parfois voulu préciser mon inquiétude. La première fois que je reconnais connaître d’un tel engin, remonte à presque cinquante années, à la naissance de mon fils et à l’opportun cadeau d’un avisé ami destiné à combler les penchants indépendantistes du petit.
Mon fils fut ravi de pouvoir se promener de bon gré. Et surtout de pouvoir non seulement s’éloigner, sinon de se rapprocher, si besoin était, de son objet. C’est en quelque sorte l’avatar de la bobine du fort-da, celle que le petit fils de Freud lançait en criant; loin ! puis, en la ramenant vers soi, s’écriant d’un 
Là! satisfait.

Ce fort-da est autant paradigme de l’absence-présence maternelle que du pouvoir de l’enfant sur l’objet.  
Un trotte-bébé est le parfait objet transitionnel, affirmation qui ne manque de poser quelques problèmes quant aux qualités sentimentales dudit objet. Je me pose toujours la question de savoir qui du père ou de la mère aurait inventé l’engin.

Pour ma part, je le trouvais formidable.

Inquiétant aussi.

En tout cas, le quatrième paragraphe de Le stade du miroir commence ainsi :

Cet événement peut se produire […] depuis l’âge de six mois, et sa répétition a souvent arrêté notre méditation devant le spectacle saisissant d’un nourrisson devant le miroir, qui n’a pas encore la maîtrise de la marche, voire de la station debout, mais qui, tout embrassé qu’il est par quelque soutien humain ou artificiel (ce que nous appelons en France un trotte-bébé) surmonte en un affairement jubilatoire les entraves de cet appui, pour suspendre son attitude en une position plus ou moins penchée, et ramener pour le fixer, un aspect instantané de l’image.

Je ne sais ce que vous pensez de cette description. Moi je la trouve parfaite. Je ne parle du fond, ça va de soi, sinon de la forme. Je souligne par exemple, le classicisme de la station debout ; c’est léger, c’est donc du classique. Puis cette obnubilant onomatopée : tout embarrassé embrassé qu’il est par quelque soutien humain. La phrase entraves de cet appui peut surprendre en tant que rappel au soutien maternel. Vous voyez que je n’invente rien, tout est là dès le départ et finalement l’intention de fixer un aspect instantané, ce que par définition dispense Fde la  historicité, de l’avant et de l’après…Et par exemple des va-et-vient parentaux.

Ça fait en quelque sorte table rase de la relation objectale.

Je dis problématique dans le sens qu’il l’est pour moi, ce trotte-bébé. Non pas qu’il serait contradictoire au sens le plus précis de l’exposé de Lacan, puisqu’il s’ajuste parfaitement au criquet qui, manque de roues, a des échasses pareillement fonctionnelles –et les plus belles cuisses du règne animal-; celles qui l’on amené à sa solitaire confrontation avec son miroir à lui, avec son autre-accompli et congénère-imago.

La référence entomologique –déjà nuancée par l’exemple de la pigeonne pondeuse- sera davantage élaborée, sans pour autant la délivrer du mystère phylogénétique.

Dans L’agressivité en psychanalyse Lacan traite de

"ces phénomènes mentaux qu’on appelle les images [dont] la psychanalyse la première s’est révélée à niveau de la réalité concrète qu’ils représentent." Puis de rajouter pour mieux spécifier leur fonction, "qu’ils sont variations des matrices que constituent pour les «instincts » eux-mêmes, ces autres spécifiques, que nous faisons répondre a l’antique appellation d’imago."

Par la suite il définit l’imago comme vecteur des intentions agressives:

"celles […] groupées sous la rubrique qui parait bien être structurale, d’imagos du corps morcelé."

Or pour revenir à notre première considération: ce trotte-bébé indique bien que pour la formation du moi, chez les humains comme chez les insectes -si tant il est que le terme "moi" peut leur être appliqué- on pourrait bien se passer de cette emblématique figure souvent signalée, celle de la mère –quoique  aussi  du père, pourquoi pas ?- qui tient le bébé dans ses bras et qui du coup devient facteur de l’équation.  
Et qui ouvre la porte à Winnicott en tant que vecteur.
Alors là, et par parenthèse, il me faut admettre que j’ai un problème avec lui : J’admire son goût et son écriture… or ses bonnes intentions me dérangent.
A titre de confession je vous dirai qu’il m’aurait fallu lire deux livres de Winnicott avant saisir que le D de son prénom indiquait Donald et non pas, disons, Diana ou Donna. Il faut savoir, puisque je suis sous l’emprise de l’aveu, que je ne lis jamais ni préfaces ni introductions, ce que en l’occurrence explique la raison de mon erreur. Je le dis dans le sens que Cervantes parle de la razón de la sinrazón, celle qui s’impose sans qu’on puisse expliquer ou avouer pourquoi. Ceci renvoie naturellement au os à ronger des philosophes, qui connaissant l’effet voudraient déduire la cause; renvoie aussi à la manie interprétative dont nous sommes la proie, nous qui cherchons à accrocher notre chapeau à l’événement historique  qui expliquerait tel ou tel symptôme.   
Et d’abord à savoir si le symptôme est symptôme. Une solution admirable à ce dilemme du diagnostique est de dire que tout est symptôme. Cela se dit d’ailleurs : tout ce qui touche à l’ego ou à la personnalité est symptôme. Et si vous prenez Lacan au sérieux, tout ce qu’implique le réel serait ipso facto symptôme, puisque le réel ne marche pas. Nous aurions tort de sous-estimer les implications politiques de sa proposition.
Nous aurions tort de nous méprendre sur ses ironies à propos du bonheur de l’esclave, la naïveté de Hegel ou du celle propre au chrétien.
Car justement, c’est de se méprendre sur l’ironie défensive de Lacan que le réel ne marche pas.
Winnicott, revenons-en. Je le lus en anglais, langue où le genre n’est pas porté par l’adjectif,
Enfin, j’étais si étonné par ma découverte, que je le lui ai dit en séance à Puget, qui lui réplica aussi sec: 
-………………….
Même pas un mmmmm.
Or cette imprécise impression de Winnicott me reste de travers. Peut-être qu’un jour…
J’entends dire que Lacan est responsable de la rentrée de Winnicott sur la scène française, et justement, c’est entendu, afin de promouvoir la relation objectale.
Or cette rentrée je la tenais pour liée à le stade du miroir, à la question de sa paternité même.
Enfin, que dans cette métaphore mélangée référence est faite à l’objet transitionnel, ainsi qu‘au privilégié rôle maternel dans l’introduction du bébé au symbolique ; c'est-à-dire à la métaphore paternelle.  Abstraction est pourtant faite de ce qu’à ma lecture de Lacan je pense avoir appris : l’objet transitionnel serait la parole que la mère colporte, parole qui du même coup éloigne sinon scinde l’enfant de la relation objectale.
C’est que l’espace transitionnel résultant de l’existence même de l’objet, mystifie. Je ne peux le concevoir sinon comme espace où résonne l’écho de la parole. Cette idée me vient d’ailleurs d’une saisissante image de Winnicott, celle marquée par l’épigraphe d’un poème de Tagore (je suis reconnaissant de m’y avoir introduit) à propos des enfants qui sur un lointain rivage, jouent.
On entend alors le va et viens des vagues, que, si mon souvenir ne me trahis,  Winnicott identifies aux présences-absences maternelles.  

Le criquet pèlerin par Lacan choisi pour exemplifier la formation du moi donne du fil à retordre. Par là il est toutefois établi que ce qu’arrive au nourrisson humain arrive aussi aux plus impensables des congénères naturels, tels le criquet ou la pigeonne pondeuse. Ou plutôt vice-versa. Le moi serait en quelque sorte un avènement génétique. Il est souligné que chez lui ça débouche sur le grégaire ; chez l’humain/

-Chez l’humain de bouche à oreille !

/cette illusoire opération optique d’identification à l’autre mènerait, sinon à son opposé tout au moins à la plus restrictive sinon la moins grégaire des relations sociales, celle qualifiée d’objectale, celle où l’objet-cause-du-désir se double de l’objet du désir même.
Et en plus, l’interdiction pèse sur ledit objet, puisque nous ne pouvons même le nommer sinon algébriquement, a, ainsi que le spécifie Lacan.   
Or le discours qui vise précisément à exalter cette relation est
sans cesse  rabâché. Je ne dis que la mère serait à priori absente de la confrontation spéculaire entre le bébé et son image, sinon qu’il pourrait aussi bien s’agir du père.
Si le trotte-bébé est admis, il s’agirait alors d’une relation jusqu'à là étrangère ou inadmissible, par où le bébé humain se place sur le même plan qu’un insecte. Ce que, en passant, suit une longue cogitation et élaboration métaphorique chez Lacan, qui parle aussi bien du savoir de la guêpe qui sait où précisément planter son dard et paralyser sa victime, que de  la mante religieuse ou de l’ardillon pénien de certains congénères à six pattes. Nous avons tant de peur à accepter ce qui en découle des comparaisons lacaniennes, qu’on parle souvent du masque porté par le personnage du fantasme de Lacan face à la mante religieuse grandeur nature. Nous oublions au passage que la fonction du masque est aussi celle de démasquer, par où nous pourrions saisir que Lacan cherche à souligner les parentés du vivant.
L’interprétation admisse du stade du miroir, ne manque à ce point  de souligner que Lacan parle alternativement du Gestalt et du morcellement, du fait que à cette fondatrice occasion l’enfant se reconnaît en entier.
Et bien, pas tout à fait : quid du dos ?
En écrivant ceci, un tableau de Dalí surgit dans mon esprit : un nu de Gala vue de dos. Son mystère teinté de nostalgie provient justement du fait qu’elle regarde droit devant elle.  Elle cherche à voir son propre dos, elle scrute une aérienne architecture qui reproduit le contour creux de sa silhouette, sans plus lui révéler.


Je peux facilement imaginer le nourrisson qui de son berceau regarde la mère s’éloigner.
Quelle meilleure illustration du fait que, comme dis Lacan, le réel est ce qui ne marche pas ? Qu’il ne marche non plus dans nos combines du désir ni dans les monotones couloirs du fantasme?

Moi, […] je me suis échiné sur le Sophiste. Je dois être trop sophiste probablement pour que ça m'intéresse. (J. Lacan, La Troisième)

Et bien, ce problème du dos est frontalement résolu dans cet écrit de Lacan, ce du temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Je vous dis tout de suite que le secret de cet écrit se trouve dans ce qui suit la conjonction et, dans la certitude anticipée.
L’écrit commence par un problème a priori susceptible d’une solution logique :

[…] je dois libérer un d’entre vous. Pour décider lequel, j’en remets le sort a une épreuve que vous allez courir, s’il vous agrée.
Vous êtes trois ici présents. Voici cinq disques qui ne différent que par leur couleur : trois sont blancs, et deux sont noirs. […] je vais fixer à chacun de vous un de ces disques entre les deux épaules, c’est-à-dire hors de la portée directe de son regard, toute possibilité indirecte de l’atteindre par la vue étant également exclue par l’absence d’aucun moyen de se mirer.
Des lors tout loisir vous sera laissé de considérer vos compagnons et les disques dont chacun d’eux se montrera porteur, sans qu’il vous soit permis, bien entendu, de vous communiquer l’un à l’autre le résultat de votre inspection.[…] C’est le premier à pouvoir en conclure sa propre couleur qui doit bénéficier de la mesure libératoire dont nous disposons.
Ce propos accepté, on pare nos trois sujets chacun d’un disque blanc, sans utiliser les noirs, dont on ne disposait, rappelons-le, qu’au nombre de deux.

Sans utiliser les noirs, est-il précisé.

Jusqu'à où dépend le pouvoir psychologique de cette suggestion du maître qu’il pourrait utiliser deux couleurs ? Ceci renvoi à l’élaboration du grand Autre, dont la personnalité et son rapport à l’autre-sujet,  s‘appuie sur l’incertitude quantique laquelle, au défi des certitudes newtoniennes, implique que lui, l’Autre,  peut nous mentir.  
Ce dont prisonniers en tirent profit :

[…] ce n’est pas ce que les sujets voient, c’est ce qu’ils ont trouvé positivement de ce qu’ils ne voient pas : à savoir l’aspect des disques noirs.

Ainsi pèche la maître seulement d’un mensonge blanc, d’être imprévisible, de ne pas être là où nous l’attendons. Comme par exemple le cercle entre les omoplates.
Ça tempère la tromperie du maître.   
Est le sien un mensonge vrai ?
Trois, -c’est à dire une collectivité- sortent simultanément, il n’a pas de premier. Que fait le maître alors, qu’en décide-t-il ?
La question restera sans réponse.

Et bien, cette logique-là me dépassai. Pire encore, me troublait pour autant que le prisonnier se trouvait prit dans les rets de la jouissance du maître. Je ne voyais pas comment, et particulièrement dans la hâte,  la seule logique aurait  pu chuchoter à l’oreille du prisonnier la réponse. J’en conviens que même un cerveau peu porté sur la logique tel le mien, aurait pu conclure que je portais un disque blanc. Or je soupçonne que je n’aurai pas été le premier et que moi aussi aurai joint le mouvement de mes semblables.
Et voila que tous les trois sont premiers. Est-ce un cas du e pluribus unum ou est-ce que Lacan ainsi
définit un moi confondu dans une entité naturelle plus ample ?    
Ce pourquoi Lacan introduit alors ce diton : Tres faciunt collegium.
Et voila qu’à cet instant même le moi collectif prends le dessus et mets le maître dans le dilemme.
Ce maître-là, personnage structurellement clé, mérite notre considération. Pour commencer, il s’exprime à la première personne du singulier, c’est lui qui a concocté l’épreuve, lui qui ne se gêne pas d’induire ses sujets en erreur, lui qui ayant signalé qu’il pourrait bien utiliser deux couleurs, blanc ou noir, n’utilise qu’un seul.

Nous saisissons alors que le problème se pose comme problème  psychologique plutôt que logique.   
Non. Il ne s’agit pas de logique, même de celle délicieusement tordue d’un Zeno. Non, ce que Lacan veut démontrer, réintroduisant par la même occasion le grégaire, c’est que la compréhension ne passe chez l’humain par la pensée abstraite, sinon justement et comme pour le criquet, par le biais de l’identification au  semblable.  
Précisément ce que Lacan signale vers la fin en formulant trois principes –encore ce trois!- que voici :

1- Un homme sait ce qui n’est pas un  homme ;
2- Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes ;
3-Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n’être pas un homme.

Et blam ! Savez-vous ce que j’apprécie surtout chez Lacan, comment dire…/
-son amour ?
/…et bien oui, quelque chose comme cela. Or j’allais dire qu’il prête élégance au symptôme. Puis je me disais, Lacan?  Qui de plus élégant que Freud lui-même ? Non. Ce n’est pas ça, je veux dire non violent. Je connais mieux la biographie de Freud que celle de Lacan. Or leurs œuvres coïncident et témoignent pareillement de l’esprit de vérité qui fonde leur discours. La différence serait plutôt que -si vous me permettez l’exagération- que Lacan fit définitivement sortir le symptôme du corps.
Il comprit dès lors que c’était foutu, qu’on ne voudra de lui. Or, comme il dit quelque part en assumant sa position, tyrans et martyrs sont impitoyables. Ce n’est pas par une tiède éloge d’Anna Freud ou en accolant tripière et génie à propos de M. Klein qu’il s’en sortirait.
Freud avait laissé de plumes aux pieds de la phylogenèse, c'est-à-dire et quoique par ricochet, aux pieds de la religion. Lacan contournait l’obstacle et continua en avant à là où nous sommes, à ce qui s’étiole comme un souvenir.
Je suis sûr que de son endroit Freud remercie Lacan d’avoir poursuivi la quête, le prévenant au passage  des ennemis internes de la psychanalyse.
Or revenons à la conclusion de Lacan. Regardez par exemple la croissante longueur de chaque proposition, le point virgule après las deux premières, la pause donc qui amena la suivante réflexion, sa longueur accrue, puis la troisième, la finale, elle déjà, déjà, divisée en deux hémistiches, dont le deuxième finit par  de n’être pas un homme.
Cette expression est si exquise que je suis sûr de ne pas être le premier à l’admirer.
Pour clore je vous dirai que l’scansion des trois affirmations psychologiques suit le temps et l’ordonnance temporale  du mouvement du sophisme :

1o L’instant du regard >. Un homme sait ce qui n’est pas un  homme.
20
Le temps pour comprendre> Les hommes se reconnaissent entre eux pour être des hommes.
3o Le moment de conclure> Je m’affirme être un homme, de peur d’être convaincu par les hommes de n'être pas un homme. 

Ô cet impitoyable Autre-menteur ! Alors, moi aussi j’affirme être qui je suis.

elton anglada

 

 






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